[Technique] Profondeur de champ : enfin une base fiable ?
Suite à l'article, Hyperfocale, un mythe (qu'il est conseillé de lire au préalable), de nombreuses questions sont venues sur la profondeur de champ, l'hyperfocale n'en étant qu'une utilisation particulière.
La profondeur de champ est le Graal du photographe. D'aucuns se font fort de la maîtriser au centième, exhibant leurs abaques. D'autres utilisent l'échelle de profondeur de champ de leur boîtier, inconscients du fait qu'elle est à la fois fausse (approximative) et trompeuse (sauf à accepter, comme à l'hyperfocale, une résolution de 1,4 Mpx).
Quant à utiliser un testeur de profondeur de champ, autant travailler à la louche. Le testeur n'est utile que pour la composition, pour avoir une idée des masses floues et des masses nettes, en aucun cas pour savoir ce qui est vraiment net. Et qui plus est, même pour la composition, le testeur est vraiment approximatif. Pire : source de surprises…
Personnellement, je n'ai eu que des mauvaises surprises avec la profondeur de champ. J'ai déjà évoqué le cas des infinis flous, avec les courbes de chelmimage pour le démontrer. Tellement déçu par le rendu quand on essaye d'avoir la profondeur de champ maximale, j'ai peu à peu abandonné les diaphragmes les plus fermés, sources de diffraction.
En fait, il n'y a guère qu'en proxiphoto (rapport d'agrandissement 1:4 environ) et surtout dans les configurations type reportage (distances qui pour moi correspondent à des photos de rivières, par exemple) que j'ai eu de bonne surprises avec les tables de profondeur de champ. À ces distances intermédiaires, la profondeur de champ est relativement confortable et surtout, la nature des sujets fait qu'on supporte un degré de flou plus élevé. Que ce soit en reportage ou en photo à distance intermédiaire dans la nature (ruisseau), les scènes sont généralement assez touffues et sans ligne directrice nette. L'œil ne surévalue donc pas la netteté de telle ou telle ligne et tout va bien.
En macro, il en va tout autrement. Par nature, les sujets sont souvent plus simples, avec des masses de couleur. Le fonctionnement de l'œil va donc accentuer le problème, à savoir la faible profondeur de champ au-dessus d'un rapport d'agrandissement de 1:2. Pire, déboussolé par la perte de repères, le cerveau va se jeter sur ce qu'il reconnaît, et estimer la netteté dessus. Le flou, qu'on traduira par une sensation de manque de piqué, sera particulièrement visible sur le bord des pétales et tous autres bords. C'est tellement vrai qu'une photo de fleur à f:2,8 avec mise au point précise sur le bord du pétale est agréablement nette à l'œil alors que la plus grande partie de la photo baigne dans un flou esthétique ; mais qu'on vienne à photographier cette fleur à f:8 et on sera déçu : tout sera à peu près net mais rien ne le sera vraiment. L'œil classe la photo parmi les ratées.
Par contre, avec mon type de photo abstrait ou rien n'est reconnaissable, où il y a peu de lignes et donc peu de repères pour l'œil, une netteté approximative ne gêne pas. À f:32, la profondeur de champ au rapport 1/1 reste trop faible pour que tout soit net. En outre la perte de piqué due à la diffraction est importante. Mais dans ce genre de photo on ne peut pas appliquer le même raisonnement qu'avec le pétale de fleur (faire la mise au point sur un détail, recherchant à f:2,8 le flou d'ambiance), car alors le résultat est désastreux : il manque l'essentiel pour que le flou d'ambiance soit accepté, à savoir une partie identifiable super-nette. Aussi ai-je besoin de connaître deux choses : la zone à peu près nette (si possible, l'ensemble du champ) et la zone vraiment nette (le sujet, s'il y en a un).
Quoiqu'il en soit, en paysage comme en macro, je me heurte comme tout un chacun à une forte approximation au sujet de la profondeur de champ réelle. Tenir compte des lignes et des bords (pas de ligne = tolérance au flou - une ligne, faire la mise au point dessus) n'est pas toujours possible. Il faudrait une base fiable sur laquelle se fonder, les tables classiques de profondeur de champ étant l'assurance d'un flou généralisé. Cette base nous est donnée par chelmimage avec la courbe suivante, qui représente le cercle de confusion et la résolution correspondante.
Publié avec l'aimable autorisation de chelmimage. Clc/agrandir
On voit sur la courbe que si on ne veut pas descendre en-dessous de 6 Mpx, ce qui semble une limite extrême pour qu'une ligne semble nette, il faut prendre comme cercle de confusion 0,012 en 24x36 et 0,007 en APS-C. On est bien loin des 0,02 mm « règlementaires » ! Si on accepte 3 Mpx et qu'on compense par un contraste plus élevé et une accentuation plus musclée, on peut prendre comme cercle de confusion 0,011 en APS-C et 0,017 en 24x36 : on voit que pour le plein format on se rapproche du cercle de confusion habituellement donné en numérique, soit 0,02. Cette valeur de 0,02 est évidemment valable aussi en argentique, mais une tolérance plus grande qu'en numérique (sans doute à cause du grain) fait accepter ce presque net, au prix tout de même d'une dégradation de toute l'image.
Il suffit ensuite d'utiliser une formule de profondeur de champ pour calculer ce dont on a besoin, en entrant le cercle de confusion qu'on choisit d'adopter. Un grand merci à chelmimage !
Une autre façon de faire assez simple est de considérer qu'on a moitié moins de profondeur de champ que les tables ou l'échelle de profondeur de champ gravée sur l'objectif ne l'indiquent (et de même avec l'hyperfocale).
Note : les courbes qui donnent un cercle de confusion plus petit pour les petits capteurs semblent en contradiction avec l'observation commune, la plus grande profondeur de champ sur petit capteur. Voici la réponse de chelmimage : « Il faut prendre en compte le fait que la focale de l'objectif qui permet de faire le même cadrage est multipliée par le coefficient du format. Par exemple, pour une focale de 85 mm à 2 m en format FX, je ferais le même cadrage avec une focale de 56 mm en APS-C, et la profondeur de champ passe de 15 cm à 23 cm (avec les formules anciennes). »
Merci de vos commentaires, réactions, questions…-
03 Juin 2008 à 18:47 dans
- COMPOSITION


Pas vraiment de complément de fond à ajouter à l'article...juste que je retrouve entièrement une de mes "découvertes" récentes qui me réconcilie un peu avec la macro (enfin je n'étais pas faché, juste pas du tout convaincu par le résultat de mes quelques essais)...la netteté à f/8 qui est plus large, mais bien moins intéressante qu'à f/2.8 !
Je n'ai jamais autant fait de macro (enfin, de proxi-) que depuis 2 mois, toujours à f/2.8 et 150mm...et le résultat me semble bien plus intéressant que les quelques images que j'avais pu faire à 50 ou 90mm et f/8 ou f/11....
Posté par GLaG — 04 Juin 2008, 15:22
Oui, tu fais bien de le souligner Guillaume, car je vis la même chose. Avec mes abstractions, j'étais habitué aux f:32 (la plupart du temps nécessaires) et du coup, pour de la macro plus classique, comme des fleurs justement, je restais au moins à f:16.
Outre les complications dues au temps de pose élevé, je n'étais pas convaincu. Soit on utilise le flash et les bords sont découpés à la hache, soit on on se contente de la lumière naturelle et l'ensemble paraît peu défini voire flou.
Puis, à force de voir les macros de Xavier Coulmier, je me suis dit que j'allais essayer les faibles profondeurs de champ. Quelle révélation, que la photo de fleur à f:2,8 ! Comme toi, je trouve cela bien plus intéressant ! Finalement, je ne fais pas de photo à la Coulmier mais des photos plus classiques (pour les fleurs) mais c'est sympa. Je n'ai pas encore grand chose à montrer car je viens aussi de commencer, et puis c'est davantage de la photo d'illustration mais plus tard je ferai néanmoins des galeries.
C'est en partie pour ça que j'ai écrit cet article : de vieilles règles bien enracinées et plus forcément adaptées à la photo d'aujourd'hui risquent de nous brider par habitude.
Posté par Didier Vereeck — 04 Juin 2008, 16:32
Rien ne me heurte dans ton article Didier.
Je nuancerais juste le jugement sur le testeur de pdc : depuis que je me suis procuré un viseur de précision, j'apprécie plus facilement le résultat à venir, sauf aux très grandes ouvertures où la pdc apparente est trop optimiste.
Tu évoques plusieurs types de photographies pour lesquelles seront mises en oeuvre des stratégies différentes.
On peut en citer d'autres, où les exigences en terme de résultats obtenus seront plus faibles : j'ai souvenir de photos de rue avec des 24 x 36 des années 50, sans télémètres ni autres viseurs reflex, pour lesquelles mon habitude de la focale me permettait d'englober mon sujet dans la zone a peu près nette obtenue à f/5,6.
L'essai récent d'un M8 + 28 mm dans des conditions difficiles (dans un bar, ambiance tamisée et alcoolémie résiduelle du photographe) m'a déçu : trop compliqué, je ne percevais pas la réunion des lignes.
A PO par contre, le tranchant obtenu avec le même matériel au soleil est stupéfiant. Et comme tu le précises, souvent, il faut absolument obtenir un point bien net pour ce type de cliché.
Mais il ne s'agit plus de profondeur de champ, mais d'absence de profondeur de champ !
Posté par Jérôme Delfosse — 04 Juin 2008, 19:40
Jérôme, le cas que tu cites de reportage est en effet un des rares où la profondeur de champ fonctionne souvent bien, sans doute parce qu'on accepte l'ambiance et qu'on se centre moins sur la netteté. D'autant plus que bien souvent, ces photos ont beaucoup de grain !
Pour le testeur de profondeur de champ, tu veux dire que tu t'en sers pour voir ce qui est net ? Ou seulement pour voir ce qui est flou, et vérifier si c'est suffisamment flou ?
Sinon, tu as raison en effet : il s'agit plutôt d'absence de profondeur de champ ! Il faut dire que le numérique incite certainement à limiter la profondeur de champ pour se centrer davantage sur ce qui doit être net.
Posté par didier Vereeck — 04 Juin 2008, 19:48
Effectivement, c'est très drôle et je ne me l'étais jamais formulé aussi précisément : avec le testeur, je vérifie si c'est suffisamment flou !
Posté par Jérôme Delfosse — 04 Juin 2008, 20:17
Quoi?! Comment?! Qu'entends-je?! Tu ne fais pas ed la photo à la Coulmier! Mais qu'attends-tu !
Encore un joli article instructif, et c'est sans doute pas moi qui irais à l'encontre de ce qui est débattu ici.
Tiens, une petite fleur en "classique" (assez rare que j'entre dans ce style d'image) à grande ouverture par là : http://www.chassimages.com/forum/index.php/topic,17155.0.html
Posté par Xav — 06 Juin 2008, 11:34
Xavier, je ne vais pas te voler ton style désormais bien établi (et pas mal copié, d'ailleurs, mais mal). On a déjà eu ces discussions : un style ne se copie pas. Mais il est vrai que parfois on peut s'inspirer, et c'est ainsi que je suis venu à la macro à f:2,8, également en regardant les photos de Serge Tollari.
J'ai vu ton lien, eh bien moi aussi je me mets à faire des photos comme ça. C'est classique, mais la photo de fleur me plaît au même titre que le paysage. Ça nourrit mon côté "arpenteur des montagnes" !
Posté par Didier Vereeck — 06 Juin 2008, 17:05