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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Art] L'abstrait pur peut-il exister ?


Note : il ne s'agit bien sûr que d'un point de vue partiel et pas d'une thèse, quelques réflexions et impressions sans la moindre prétention de faire le tour du sujet, pas de quoi se prendre la tête.

On remarque que lorsqu'on observe une photo macro (ou proxi), on tend à sortir de l'abstrait pur en cherchant des formes identifiables ou en identifiant la matière. Cette inclination est due au mode de fonctionnement de notre cerveau, qui cherche avant tout à se retrouver en terrain connu. Il y parvient par deux voies principales, la mémoire et le fonctionnement de l'œil.

La mémoire permet d'assimiler un objet à un objet déjà connu et ensuite, via le langage, de le catégoriser. Ainsi, le fait de nommer les choses est tout à la fois un processus d'abstraction (car la chose nommée n'est plus un objet précis mais une classe d'objets) et un processus permettant de sortir de l'abstraction (plus exactement : de l'inconnu), en disant : je reconnais cette chose. Moyennant quoi, ce que nous reconnaissons nous détourne d'une observation attentive.

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C'est ce qui a fait écrire au peintre (Magritte) « ceci n'est pas une pipe » alors que son tableau représentait une pipe. La pipe est un nom, une classe contenant toutes les pipes mais ne permettant pas une description précise de l'objet représenté (nous n'aborderons pas ici l'autre point, à savoir que l'image n'est pas l'objet).

ceci n'est pas une pipe

Ceci n'est pas une pipe… mais la forme nous y fait immanquablement penser. Clic/agrandir

Le fonctionnement de l'œil complète ce processus car il est tel que nous sommes doués pour reconnaître les formes mais démunis devant leur absence (certaines cellules rétiniennes sont spécifiquement sensibles aux angles, d'autres aux lignes, d'autres aux contrastes et d'autres au mouvement). Quant à notre cerveau d'une manière générale, il est très doué pour reconnaître (un visage parmi des milliers, par exemple) et pour créer des formes là où il n'y en a pas. Un bon exemple est celui des constellations nocturnes : si vous ne les connaissez pas, vous ne les verrez même pas. Mais qu'on vienne à vous les décrire et alors l'amas d'étoiles indifférencié se peuple et devient familier.

Il est alors tentant, et certains artistes s'y sont essayés, d'obliger le cerveau à quitter ses voies toutes tracées pour le sortir de son conformisme. Provoquer un tel ébranlement n'est pas chose aisée tant la capacité à nommer est élevée. Une toile uniformément rouge sera… rouge, et à partir de là chacun fera librement ses associations intellectuelles. Un visage déformé même transformé en cube sera recréé intérieurement en visage normal. Des formes sans sens seront tout de même des carrés, des cercles, des ondulations, etc. Toute forme représentée sera interprétée.

Ainsi, chaque fois qu'on peut mettre un nom sur une image on revient en terrain connu. Je me sers de cette capacité pour rassurer (et me rassurer moi-même) mais l'un de mes buts est ailleurs. Je cherche l'abstrait pur ou du moins une once, qui « fait quelque chose » sans qu'on puisse rien nommer ni reconnaître, et même si possible sans qu'on puisse rêver ou dériver. Car dériver, c'est revenir en terrain connu par le jeu des associations successives : ceci est comme cela, qui est comme cela, et à la fin on voit clairement quelque chose qui n'existe pas.

ceci n'est pas une pipe

À partir de peu de choses nous partons dans le jeu des évocations, ici probablement un monde style bande dessinée ou intergalactique. Toutefois cette photo en elle-même ne représente rien, et ce qui est identifiable (tige, feuille, glace) n'apporte rien pour reconnaître quelque chose. De ce fait, l'esprit s'évade vers autre chose. Clic/agrandir

Dans certains cas, on peut reconnaître des formes, on est donc rassurés. Parfois, c'est moins évident. Certains capitulent alors, d'autres se laissent emporter. Quelque chose au fond d'eux est ému. Est-ce que la capacité de reconnaissance du cerveau est dépassée ? Est-ce que son fonctionnement habituel est outrepassé ? C'est possible, et en tout cas je l'espère. Dans cette perspective, l'abstrait naturel semble une voie nouvelle et intéressante : il s'agit de nature, donc le cerveau accepte de voir en toute confiance. Le fait de « savoir ce que c'est » rassure. On peut dire « Ah, c'est du bois, de l'eau, de la glace, etc. », puis peu de temps après « Tiens, je ne pensais pas que ça pouvait être comme ça ». L'important est que le sujet de la photo étant connu (on le classe dans macro ou/et matière) rassure, et cette confiance incite certains à examiner les choses plutôt qu'à simplement y chercher des formes. Le fait que le sujet soit connu permet d'accepter l'absence d'objet.

Pour certaines de mes photos, je cherche à arriver au point où on ne peut plus rien dire, où le jeu des « c'est comme » ou de « cela me fait penser à » ne fonctionne plus. Alors, si la photo s'y prête, on peut être touché directement au cœur, ou peut-être en son âme. C'est en tout cas une autre dimension qui est touchée. Fut-ce l'espace d'un instant, le cerveau pensant est court-circuité. J'ai la sensation que c'est l'essence du monde qui nous touche alors, mais peut-être n'est-ce qu'utopie… ou peut-être ne sont-ce là que des mots !

ceci n'est pas une pipe

arriver au point où on ne peut plus rien dire, où le jeu des « c'est comme » ou de « cela me fait penser à » ne fonctionne plus. Clic/agrandir

À l'inverse, je cherche parfois à représenter une symbolique, ou tout autre aspect de la vie intérieure, imaginaire ou spirituel et… je vous en parlerai dans d'autres articles ! Juste pour s'amuser, au sujet de la photo précédente : je la titre parfois Le Mage… et alors on y voit tout de suite quelque chose !

Merci pour vos contributions !


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