[Art] Art moderne et spiritualité
« la photo abstraite c’est questionner l’essence du monde ». Clic/agrandir
Et si la perte d’influence des églises, le cartésianisme et la montée de l’individualisme incitaient chacun à chercher sa propre spiritualité dans son quotidien ? Les recherches spirituelles sont devenues plus personnelles (avec d’ailleurs un risque de supermarché spirituel et de gourous qui n’est pas notre sujet dans ce billet).
Cet article est inspiré par la démarche de Jean de Loisy et Angela Lampe, commissaires de l’exposition Traces du sacré. Relations entre art occidental et spiritualité au XXe siècle, au centre Pompidou jusqu’au 11 août 2008.
Leur thèse est la suivante (j’espère ne pas déformer) : tout d’abord, en 1905, la séparation de l’Église et de l’État ouvre une voie à une réflexion autonome mais est un facteur de fragilisation des croyances. Ensuite, l’industrialisation et la science achèvent de détruire les croyances anciennes jusqu’au « désenchantement du monde » de Weber et au « Dieu et mort » de Nietzsche. Dans ce cataclysme collectif, les artistes cherchent des voies. L’exposition en montre diverses, quête d’absolu, fusion avec le cosmos, recherche de l’énergie primitive, perceptions extrasensorielles (psychédéliques).
Notons que cette thèse prend le contre-pied du corpus habituellement admis, à savoir que l’art moderne débute avec l’impressionnisme, et n’est ensuite qu’une succession de mouvements esthétiques.
Au-delà des éventuelles querelles d’historiens de l’art, les conceptions à l’origine de cette exposition me ravissent, et font écho à ma propre démarche. Pour moi faire de la photo abstraite c’est questionner l’essence du monde, si je puis dire, sans que je me soucie le moins du monde de m’inscrire dans telle ou telle démarche artistique (et encore moins école ou mouvement). Pour faire simple, la photo abstraite m'est une méditation. C’est pourquoi j’ai besoin de partir longtemps, en général une journée, seul. Du simple fait de faire ce genre de photos, j’ai l’esprit totalement vide, un état que j’ai eu bien du mal à obtenir en de vraies méditations, et qui est automatique ici. Pour en avoir parlé à d’autres photographes, je sais n’être pas le seul : c’est une magie de la photo de vider la tête et de mettre dans un état que d’aucuns qualifieraient de second, d’autres de transcendantal.
Bref, quand je suis sur le terrain, j’ai l’impression de sentir les photos plus que de les voir. Je me déplace au hasard tout en ayant la certitude que je sais exactement où je vais. Je change parfois d’endroit de manière inexpliquée, pour arriver par exemple juste avant la disparition du soleil sur telle roche… Manifestement, le hasard dans ce cas n’en est pas un. Plus étrange encore, il m’arrive de poser le trépied, de cadrer sans regarder et de faire la mise au point sur une merveille que je n’avais évidemment pas vue à l’œil nu. Souvent, j’ai beau ensuite changer d’angle, de position et de plan de mise au point, je ne trouve pas mieux que le premier tableau qui s’est en quelque sorte précipité vers moi.
Je dois d’ailleurs avouer qu’il n’est pas rare que je découvre des merveilles à l’editing. Je ne devrais pas le dire, car un photographe est supposé avoir vu son sujet avant de photographier. Pourtant, en abstrait, l’editing apporte son lot de surprises, ce que m’ont confirmé d’autres photographes. C’est d’ailleurs pour ça que je ne peux pas le faire dans un navigateur. J’ai besoin d’ouvrir la photo en plein format (en fait, 1 000 pixels de large) et de la tourner en tous sens (4 rotations pour un tour complet). Parfois, je recadre, pour mieux cerner ce que j’ai voulu photographier inconsciemment (voir à ce sujet l’article Recadrer, en rester au tabou ou évoluer ?).
En termes de sensations, j’ai souvent l’impression sur le terrain de « sentir le monde », même si j’ai bien conscience du côté atrocement New Age de cette expression. Ensuite, face à l’écran, je trouve à mes photos quelque chose de magique dans le sens poétique du terme. J’ai la sensation, si ce n’est la certitude, que les photos réussies (à mes yeux) véhiculent quelque chose de particulier, de l’ordre de l’essence du monde. Parallèlement, les photos sont aussi clairement des projections de l’état intérieur. De là à dire qu’une photo abstraite réussie (dans le sens de : sélectionnée par l’artiste) est une interaction entre soi et l’univers, il n’y a qu’un pas… que je franchis, mais à chacun de voir.
On me demande souvent quel est mon concept (enfin, les galeristes surtout) et je ne sais pas trop quoi répondre à part « abstrait naturel » qui pour eux comme pour toute personne de formation artistique n’est bien entendu pas un concept. À défaut de concept clair, je dirais que ma démarche est de « sentir le monde » et, à travers de plus en plus d’abstrait, de questionner le mystère du monde. Sans chercher de réponse bien entendu. Il y a une sorte de poésie inhérente aux choses que j’ai l’impression de trouver avec l’abstrait, et beaucoup moins voire pas du tout avec le figuratif.
Finalement, au vu des thèses développées dans cette exposition il est possible que l’art moderne ne soit pas mort, contrairement aux affirmations de beaucoup, et que je sois dans la droite ligne de l’art moderne. Ou encore qu’il existe, au-delà de l’art postmoderne qui semble surtout une réaction, un « art métamoderne » par définition accessible à toute personne en recherche intérieure, qui ne soit pas du contemporain mais de l’universel… Mais ceci est une autre histoire. Reste en effet à accepter le retour dans l'art de la poésie et du beau, habituellement rejetés comme bourgeois, conventionnels et naïfs. En définitive, ce que je fais n'est peut-être pas de l'art… à moins que l'angle adopté dans cette exposition ne revalorise la recherche du beau comme une des formes de l'absolu.
Si quelqu’un a des informations, impressions ou photos à me rapporter de l’expo…
www.centrepompidou.fr
> Voir ma galerie Art abstrait naturel
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24 Juin 2008 à 18:58 dans
- ART & ABSTRAIT

