[Auteur] La photo est-elle une création ou un produit ?
Dans l'histoire, la photo a évolué de la création vers le produit. Et, n'en déplaise à ceux qui voudraient qu'elle soit surtout une création, elle est aujourd'hui avant tout un produit. Un produit de grande consommation, même : imagette d'illustration, image générique aérant un sujet (ménagère de 50 ans, adolescent rebelle, paysage standard pour brochure de vacances, etc.). La dimension artistique est cantonnée aux expositions. On demande surtout à une photo d'être bien réalisée. De ce point de vue, une « bonne photo » est tout simplement une image techniquement réussie, la composition faisant partie de la technique.
C'est là où le bât blesse : il n'y a pas si longtemps, il y avait un gouffre entre amateurs et professionnels. Mis à part quelques experts, rares étaient les amateurs capables de produire une image de qualité suffisante dans n'importe quel domaine. Or le niveau moyen des photographes a considérablement augmenté et c'est bien normal (dans tous les domaines le niveau moyen augmente). Parallèlement, la survenue du numérique et ses progrès ont rendu plus facile que jamais la réalisation d'une photo, avec un coût apparemment nul pour les amateurs, qui par essence ne comptent ni leurs investissements ni leur temps.
Il en résulte le fait qu'aujourd'hui personne n'est capable de déterminer le coût de revient d'une photo. On entend même souvent qu'une photo coûte « peanuts » à produire. Outre l'investissement, on oublie charges et gestion, puisque la quête de légalité n'étouffe pas certains photographes, et on omet le temps passé, au prétexte que la photo est une passion ou au minimum un loisir.
À force d'aller partout, les amateurs ramènent de somptueuses images de paysages et de tourisme, la plupart du temps d'une qualité inaccessible au pro (qui ne doit pas ramener seulement 2-3 images exploitables mais quelques centaines). Le matériel aidant (acheté à prix d'or), les amateurs animaliers arpentent la nature et ramènent des images magnifiques. Il en est de même sur les manifestations sportives, sauf lorsqu'une accréditation est nécessaire. Je parle ici uniquement des photos de stock, les commandes suivant d'autres logiques (le temps doit être rémunéré comme pour tout prestataire).
Que reste-t-il au pro ? Le talent ? Désolé de le dire, mais pro et talent ne font pas bon ménage. Talent est une notion artistique, pas une notion de production. Si un pro du talent, il vendra peut-être plus… mais l'expérience montre qu'il vendra plutôt moins ou dans des circuits spéciaux car ses images seront trop typées. Un pro qui a du talent est un auteur, en fait.
Ainsi en photo la distinction pro-amateur n'a plus de sens. Il faut distinguer pro-auteur-amateur. L'auteur peut aussi bien être pro (s'il s'agit de sa seule ou principale source de revenus) ou amateur. Le talent n'ayant pas besoin de statut, un amateur non déclaré peut avoir autant ou davantage de talent qu'un auteur déclaré. Le talent n'étant pas rare et le niveau technique s'étant amélioré, on trouve de plus en plus de photos non seulement belles mais avec une valeur artistique certaine. Le talent n'ayant pas de frontière, le monde en regorge. Que reste-t-il aux pros ? Rien, si ce n'est un statut (qui leur permet de répondre aux commandes, tout de même).
Ajoutons à ces considérations que le marché de la photo se mondialise, et le tableau est complet : la photo n'a plus de valeur standard aujourd'hui. La notion de « bonne » photo n'est plus discriminante car les bonnes photos sont la norme et non plus l'exception (petite précision : en regardant les photos montrées sur les forums, on peut avoir des doutes, rapidement levés si on visite la multitude de sites internet). Le talent ne départage pas les bons et les mauvais car le talent est répandu. On peut donc affirmer qu'une photo à la vente n'est plus une création mais uniquement un produit.
Dès lors, on devrait se poser la question : quel est le coût de ce produit ? Par une étrange façon d'organiser la concurrence, beaucoup soutiennent que le coût du produit n'a pas à être pris en considération, que seul compte le prix que l'acheteur est prêt à payer. Ce qui revient à dire que la photo est une création (car une œuvre d'art n'a pas d'autre prix que celui que fixent les acheteurs). Comme nous venons de démontrer que la photo est aujourd'hui un produit et non une création, le raisonnement ne tient pas : le prix ne peut être fixé par l'acheteur. Dans le monde économique réel, le prix de vente dépend avant tout du coût de revient ; ensuite, le produit se vendra plus ou moins selon l'envie ou non qu'a le consommateur d'acheter, et selon ses moyens. Donc, la seule chose qui devrait aujourd'hui fixer le prix de vente d'une photo, c'est son coût de revient. Ensuite, la vente desdites photos dépendra de leur désirabilité plus ou moins grande (la rareté ou le scoop intervenant alors beaucoup).
L'idée sous-jacente est la suivante : la photo est un marché, il doit donc y avoir des règles, fixées sur une moyenne. Les bons vivront bien, les moins vendeurs péricliteront, et les autres nageront entre deux eaux. Ajoutons : peu importe qui fait la photo, pro, auteur, amateur chevronné ou coup de chance. Avoir une idée du prix en-dessous duquel une photo ne devrait pas être vendue serait pédagogique. Chacun aurait une référence. Or personne ne semble en avoir ne fut-ce qu'une idée…
> La photo a-t-elle un prix et lequel ?
> Photo à 1 euro, une ambiguïté entretenue ?-
29 Juin 2008 à 16:28 dans
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