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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Technique] La composition est une abstraction


Il semble évident que photographier c'est avant tout reproduire le réel, donc le contraire de l'abstraction. Est-ce si évident ? Le but de cet article n'est pas de parler de l'abstrait proprement dit mais de réconcilier tout photographe avec l'abstraction, en montrant que photographier est un processus d'abstraction. Abstraire signifie enlever, de ab, qui signifie « séparer », et de trahere, « tirer ». Le terme abstraction est issu du bas latin abstractio qui signifiait « enlever une femme » (!).

Fondamentalement, abstraire c'est enlever assez de choses pour pouvoir se représenter la réalité. Tout organe sensoriel fonctionne sur ce principe. Malgré cette sélection due à nos récepteurs sensoriels, si nous percevions tous les stimuli qu'ils nous envoient nous serions en surcharge permanente. Le cerveau filtre en fonction de ce qui lui apporte de l'information ou non (on le fait parfois consciemment, quand on ferme les yeux pour mieux écouter, par exemple).

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On le comprend, l'abstraction est un phénomène naturel et en quelque sorte obligatoire pour se représenter une réalité. La question n'est donc pas celle de l'abstraction, inévitable, mais celle de son but : qu'est-ce je veux représenter ? Si on comprend la nature du processus d'abstraction, qui consiste à enlever ce qui est inutile pour mieux se représenter, alors on comprend la nature même de l'acte photographique : photographier, c'est déterminer ce qu'on doit enlever pour rendre lisible ce qu'on veut représenter.

 

Magie de l'eau

Clic/agrandir dans une nouvelle fenêtre (conseillé pour suivre les explications). Si on veut comme ici montrer la magie de l'eau, la pose lente n'est pas suffisante. Il faut également éliminer tous les éléments parasites en cadrant serré, mais pas trop car sans contexte, la photo devient plate. C'est la détermination du juste niveau d'abstraction qui fait la valeur de l'image. L'observateur perspicace remarquera que cette photo a un défaut : les rochers qui apparaissent en haut tiers droit, et qui n'apportent rien. Mais si on les élimine par un recadrage, la photo fonctionne moins bien car alors il n'y a plus assez de fond. Il en résulte un manque de profondeur. Autre petit défaut apparent, la tache claire dans l'angle bas à gauche. Mais si on l'élimine, on perd la tension entre ce point et le torrent.

On voit ainsi que le conseil souvent donné de simplifier, fondement même de la photo, n'est ni plus ni moins que la définition du processus d'abstraction. Isoler le sujet, par un téléobjectif ou en se rapprochant, est un processus d'abstraction, mais il est rustique car massif. Si on en a conscience on ne va plus chercher à isoler le sujet (ce qui donne une photo plate) mais plutôt déterminer le juste rapport à son environnement, ce qui revient à déterminer le bon niveau d'abstraction.

Dans l'idéal, une bonne photo montre uniquement ce qui concourt à la compréhension des événements ou à la valorisation du sujet. Sans quoi c'est une photo plate, sans sujet déterminé. Composer, c'est donner de la valeur à ce qui donne du sens à l'image. Comme sur la photo ci-dessus, inclure des éléments apparemment parasites peut au final dynamiser l'image.

En conclusion, la composition n'est ni plus ni moins qu'une abstraction photographique, de degré variable selon l'auteur, le sujet et les possibilités de cadrage. En avoir conscience ouvre des horizons et rend actif par rapport à la composition. En effet, si on sait clairement ce qu'on veut et pourquoi, on est motivé pour le chercher. Par exemple en paysage, on se déplacera à la recherche d'une photo idéale qu'on a dans la tête, ce qui est une démarche tout à fait différente de la photo subie (je photographie ce que je vois). Or photographier ce qu'on voit, même bien, est pratiquement l'antithèse de la photographie !

Merci pour vos commentaires !

Lire aussi :

> Composition : la lumière

> Composition : l'ombre

> Composition : le point de vue

> Composition : la focale et le cadre

> Composition : profondeur de champ et plan de focalisation

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Commentaires

  1. Encore un article fort intéressant.
    Te lire est vraiment un plaisir.
    Bravo Didier.

    Posté par Laurent — 27 Juil 2008, 17:13

  2. Merci de tes encouragements car pour ce genre d'article, j'hésite. J'ai à la fois peur d'enfoncer des portes ouvertes, et d'être abscons ! Bien content donc que ça t'intéresse.

    Posté par Didier Vereeck — 27 Juil 2008, 18:14

  3. Bravo!!! C'est chaud à tout comprendre pour un débutant mais très intéressant!!! Moi, j'ai du pain sur la planche. Il va falloir que je me pose plus de question lorsque je prends une photo désormais!! Adichaoooooo

    Posté par Nico_Aveyron — 31 Juil 2008, 08:27

  4. Des questions oui, mais à mon sens, plutôt avant et après. Pendant, il vaut mieux être à sa photo.

    Avant, on peut la préparer, définir (même intuitivement) ce qu'on veut. Après, on regarde ce qu'on a fait et on se demande ce qu'on voulait faire, en fait. Il me semble qu'examiner attentivement ses propres productions est un des meilleurs moyens de progresser.

    Bref : réfléchir mais ne pas se prendre la tête tout de même !

    Posté par Didier Vereeck — 31 Juil 2008, 10:42

  5. Très intéressant. L'approche qui consiste à retirer les éléments sans valeur pour composer me semble pertinente. Mais est-ce que cela suffit ?

    En effet je ne suis pas parfaitement d'accord avec "Dans l'idéal, une bonne photo montre uniquement ce qui concourt à la compréhension des événements ou à la valorisation du sujet."

    Prends par exemple la fameuse photo du baiser de l'Hotel de Ville, il y a beaucoup d'éléments superflus, voire gênants. C'est pourtant une superbe photo.

    Donc ta définition me semble bien pour des photos à tendance minimaliste. Mais attention à ne pas trop dépouiller les images, et à les rendre sans saveur ?

    Paul

    Posté par Paul — 31 Juil 2008, 14:56

  6. Tout à fait d'accord : il ne fautas tout enlever. Certaines choses qui ne font pas partie directement du sens ajoutent au sens : c'est le contexte. C'est d'ailleurs pour ça que je parle de juste rapport d'abstraction. Si c'est trop abstrait, ça perd de sa saveur.

    Bien vu !

    D'ailleurs ma photo d'eau illustre ce que tu dis : il y a apparemment deux défauts mais si on les enlève, ça fonctionne moins bien (on peut le vérifier avec un coup de tampon à la louche dans Photoshop).

    Au sujet du Baiser de l'hôtel de ville et de toutes les photos dans le genre, il est vrai que des éléments apparemment parasites mais humains concourent à la sensation d'intimité qu'on peut avoir avec la photo.

    Il serait intéressant de prolonger mon article avec des illustrations prises dans différents types de photos !

    Didier

    Posté par Didier Vereeck — 31 Juil 2008, 15:09

  7. On ne peut que vous féliciter pour cette article. En effet pour un amateur comme moi, cela ouvre l'esprit et après reflexion on comprend mieux l'image, la photo en général..
    En tout cas je vais relire l'article car il est fort enrichissant!

    Posté par Maxime — 01 Aou 2008, 13:21

  8. Bonjour,

    Bravo pour votre article. Je pense que discuter des notions de niveau d'abstraction par exemple manque a bon nombre de sites photographiques. Ces derniers se bornent à des conseils sans nuance du type : isoler le sujet !
    C'est donc avec grand plaisir que je lis votre texte, qui je pense est loin d'enfoncer des portes ouvertes, mais au contraire pousse à l'esprit critique face aux recettes toutes faites.

    Merci et bonne suite

    Jérôme

    Posté par Steinhauser Jérôme — 01 Aou 2008, 15:14

  9. Merci pour vos encouragements ! Vous aurez bientôt une suite (a priori sur la lumière).

    Maxime et Jérôme, en effet mon but est de porter à réfléchir par soi-même plutôt que d'appliquer des recettes toutes faites, indispensables pour débuter certes, mais qui donnent des photos… toutes faites !

    Posté par Didier Vereeck — 01 Aou 2008, 16:58

  10. Je vous met le commentaire de pierpol que j'ai reçu par mail, découragé qu'il était par l'antispam. Il est vrai que moi aussi je ne trouve pas toujours ce qu'il faut mettre (je viens de me faire avoir !) :

    Tant de gens prennent des photos en croyant qu'il leur faut reproduire le réel au plus près au point que le "no photoshop" en devient un titre de fierté. Ils devraient lire ta synthèse pour comprendre que l'image produite est de tout façon le prolongement d'un regard et qu'affiner celui-ci est bien le propre de l'art humain : abstraire pour donner sens et toucher émotionnellement. Que de chemin à parcourir ! www.pierpol.com

    Posté par Didier Vereeck — 01 Aou 2008, 17:03

  11. Une fois l'étymologie comprise, tout à fait d'accord avec ton étude.
    Mais je ne suis pas non plus systématiquement contre "l'isolement du sujet", on peut même s'abstenir de cadre ; récemment, je faisais cette remarque au sujet d'un détourage sur fond blanc :
    la photo étant déjà une interprétation du réel par le seul choix d'un cadre, sélectif, pourquoi ne pas aller au bout de la démarche en détourant le sujet ?
    Mais je pense plutôt à certaines très belles natures morte où le sujet est seule dans une boîte à lumière.

    Pour en terminer, je prends à mon compte ta phrase :
    "... on se déplacera à la recherche d'une photo idéale qu'on a dans la tête ..." car, pour ce qui me concerne, j'en ai des dizaines comme ça, toutes prêtes dans ma tête, mais la plupart en resteront à ce stade !
    En conclusion et sans forfanterie, ce que je recherche le plus dans ma démarche photographique, c'est approcher de l'EPURE, mais c'est très difficile de faire simple.

    PS. C'est vrai qu'il est pénible cet anti-spam : j'avais une loupe sous les yeux. Comment peut-on se tromper, quel autre mot pourrait-on écrire ?

    Posté par Jérôme Delfosse — 18 Aou 2008, 21:09

  12. Merci Jérôme de ta venue et de participer, c'est toujours un plaisir.

    Bah oui, avec tes photos, c'est clair que tu recherches l'épure, et que tu y arrives fort bien. C'est ton style, et tu es en plein dans l'abstraction !

    Pour les photos dans la tête, je trouve personnellement que c'est bien qu'elles y restent : ainsi, on cherche et on trouve autre chose !

    En fait le juste niveau d'abstraction peut à l'occasion être le sujet détouré, pourquoi pas. Tu connais Stéphane Hette ? Il y arrive très bien : http://www.images-nature.eu

    PS : j'ai la loupe, j'essaye aussi…

    Posté par Didier Vereeck — 19 Aou 2008, 09:22

  13. Salut Didier, bonsoir à tous,
    Juste pour apporter une précision, je ne détoure pas mes photos ;) mais j'adhère évidemment pour beaucoup à ce qui a été dit mais en plus dans mon cas je mets en avant le support qui lui aussi joue un rôle essentiel dans la photographie... il m'importe peu de de coller à la réalité ou encore moins d'en être le témoin passif, j'imagine, je construis et je déclenche bref je "truque" avant mes photos de les prendre.
    A+
    Amicalement Stéphane

    Posté par hette — 27 Aou 2008, 23:09

  14. Stéphane, oui, tu es un exemple pour illustrer cet article ! En effet ! Tiens, dans ma série d'articles, je n'avais pas prévu le fond (d'ailleurs je n'ai aucun expérience dans le domaine), ça serait bien… En effet, même si ça t'es très spécifique, ça pourrait donner des idées à certains.

    Posté par Didier Vereeck — 28 Aou 2008, 20:18

  15. Bonjour.
    Merci beaucoup pour cette série sur l'abstraction. C'est très enrichissant, ça ouvre de nouvelles perspectives, et ça peut aussi être moins fatiguant (porter longtemps des appareils lourds....). ;-)
    Félicitations pour le partage!
    Très cordialement.

    Posté par Jef Morit — 22 Dec 2008, 12:17

  16. Heureux de contribuer à vous alléger ! Et merci de votre visite, parfois je me demande si ce genre d'article intéresse même si les statistiques m'indiquent qu'ils sont très lus.

    Posté par Didier Vereeck — 22 Dec 2008, 20:12


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