Le coup de l'éditueur (titre sans coquille)
– Didier, un éditeur au téléphone !
Telle fût la joie claironnante de ma femme un jour de 2000. Revenons un peu en arrière. Tout heureux, j'avais envoyé deux projets de livres aux éditions du C#. À l'époque, cet éditeur était encore réputé pour la photo.
Un des livres concerne le Queyras à l'automne, associant des paysages à des abstractions, avec une nouvelle poétique et sensuelle (> Une balade sensorielle). L'autre projet met en scène l'eau, je l'ai intitulé Joie d'Ondines, titre aussi de cette galerie où on peut voir des exemples de photos que j'avais sélectionnées. Je l'ai accompagné d'un conte.
Nous voilà donc revenus au coup de téléphone. Que peu de temps après mon envoi le directeur artistique en personne m'appelle pour me féliciter, c'est un sacré indice que tout va bien se passer ! Quelle joie ! Facile à imaginer, n'est-ce pas ? Deux livres publiés aux éditions du C#, sympa pour un débutant. Mon interlocuteur est même plus qu'enthousiaste. Le temps de me remettre un peu, je me décide à poser quelques questions.
– Ah je vous remercie, vous allez m'éditer, alors ?
– Non, c'est trop plastique, trop artistique.
Pleine face, je n'avais vraiment pas eu le temps de me préparer ! Sans doute gêné par mon silence lourd comme toute la peine du monde, il reprend aussi sec.
– En plus avec des nouvelles et des contes, vous n'y pensez pas !
– Mes textes ne sont pas bien ?
– Si, au contraire, mais c'est trop littéraire.
Moi qui ne me sens guère littéraire, plutôt assembleur de mots, je suis désarçonné. Je n'avais pas rêvé être qualifié de littéraire, et voilà que le vocable assassin se retourne contre moi. La colère monte et tel le cycliste, je démarre en danseuse.
– Ah bon, alors pourquoi vous m'appelez ?
Je reprends le dessus, non ? Presque fier. Pas pour longtemps.
– Pour vous encourager, car aucun éditeur ne voudra vous publier.
Eh bien, en voilà un qui a l'art de l'encouragement. Dézingueur de rêves, voilà ce qu'il aurait dû faire. Et ça, il le fait avec un talent fou : imperturbable, le mec. Dans une autre vie, il a un sacré avenir, et même dans cette vie, allez savoir. Dans les cordes, me voilà, moi qui croyait faire quelque chose dans mes cordes (publier des livres). J'essaie de récupérer et je lâche platement :
– Euh, vous trouvez ça encourageant ?
– Ben non, mais… Il ne faut pas vous décourager. Peut-être qu'un tout petit éditeur prendra le risque.
Voilà qui me fait une belle jambe. Je me le paierais bien cet âne qui me démolit mais je sais rester courtois, ou presque.
– Donc vous, si je comprends bien, vous publiez de la soupe ?
– Ben vous savez, c'est l'édition. On se recentre sur ce qui se vend. Surtout pas artistique !
Ah, mais je le tiens l'animal. Il ne le sait pas encore : j'ai une botte secrète.
– Ce qui se vend ? Eh bien justement, je vais être édité. Mon livre sort en fin d'année, aux éditions Serpenoise.
– Un livre comme les maquettes que vous m'avez envoyées ?
– Euh, non. Des paysages, peu d'abstrait. Et pas de texte.
– Ben voilà.
Tout est dit. Il faut du basique, du simple ou, je le comprendrai plus tard, de l'informatif, du technique. De l'Histoire, c'est encore mieux. Ou à la rigueur un essai artistique, mais là il faut être trapu. Si on n'est pas universitaire, on a juste le droit de se taire. C'est bien connu, l'art, c'est du sérieux. L'inspiration n'y a aucune part, donc un quidam ne peut rien en dire d'intéressant. Capito ? Ma diatribe intérieure terminée, une lueur d'espoir pointe. Je porte ma dernière estocade.
– Mais le fait que j'ai un premier livre photo, ça ne compte pas ?
Je ne lui parle pas d'un autre livre que j'ai publié, car ça n'a pas grand-chose à voir, et puis inconsciemment, je pressens sa dernière réplique.
– Pas trop. Ce qui compte est le succès, et surtout du 2e ou du 3e bouquin. Beaucoup d'auteurs sont grillés parce que leurs premiers livres ne marchent pas assez. Vous ne voudriez pas ça ?
Je ne sais plus si j'ai raccroché ou si j'ai simplement soupiré, longtemps soupiré…
Note : je connais désormais un peu mieux le monde de l'édition et je tiens à signaler que la dernière affirmation de notre sinistre mais honnête personnage n'est pas exacte. Ça peut être le cas, mais il y a également beaucoup de contre-exemples, hors le carré germano-pratin. Certains auteurs ont végété longtemps avant d'être tout à coup connus, au cinquième ou sixième livre voire plus, d'autres n'ont jamais été connus mais ont finalement vendu des milliers d'exemplaires. Quant à moi, je ne me suis pas découragé et j'ai finalement pas mal de publications… Peut-être assez pour décider un grand éditeur ?
J'en profite pour dire que s'il est bon de ne pas se faire d'illusions, et surtout de ne pas espérer vivre des livres qu'on publie (très peu d'auteurs y parviennent), il ne faut pas se décourager. Dans le domaine, la persévérance paye davantage que le talent, l'idéal étant de réunir les deux.
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09 Août 2008 à 19:52 dans
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Ceci reflète malheureusement tout un système qui ne sert que du prémaché, du tout cuit, du bas de gamme parce que la plupart sont prix pour des c ... Le nivellement pas le bas ... A ne jamais proposer autre chose, sûr que les choses vont s'améliorer, et les gens s'interesser... Et pendant ce temps, tout un tas d'artistes bourrés de talents vivotent aux quatre coins de la France, sans qu'on en voit jamais le petit doight ! Voilà la France, du paté pour tout le monde, les cerises pour ceux qui on la chance de cotoyer les vrais artistes ...
Posté par Nicolas G — 25 Aou 2008, 19:23
Tu as raison et crois-moi, ce n'est pas en train de s'améliorer ! Chez les éditeurs grands et moyens, on ne fait pratiquement plus que des livres de commande (à 95%), principalement pour occuper le marché (comme les lessives dans les supermarchés). Ils ne marchent pas évidemment, mais ce n'est pas très grave, on en sort un autre, etc. C'est une fuite en avant délirante avec une rotation de plus en plus rapide des livres en librairie.
La place pour la qualité là-dedans… Les petits éditeurs la font mais ils n'ont pas de visibilité. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils restent petits, à part de rares exceptions liées à un auteur à succès comme le Dilettante avec Gavalda pour la littérature. Mais c'est tout de même du germanopratin.
Enfin… il n'y a pas qu'en France pour la photo et l'art. Il faut reconnaître aussi que les Français achètent moins d'art (livres, toiles et autres) que les Allemands, les Japonais ou les Américains.
Posté par Didier Vereeck — 26 Aou 2008, 19:37