[Science] L'œil, la vision et le photographe
On me dit souvent à propos de ma façon de parler ou d'écrire : « tu dis "l'œil", mais tu devrais dire "le cerveau" ». Oui et non. En effet, l'œil n'est pas un récepteur sensoriel simple, c'est une émanation du cerveau. La rétine est considérée comme un cerveau annexe, tant le traitement de l'information y est important. La rétine traite filtre et transmet l'information aux parties du cerveau qui interprètent l'information visuelle, mais elle reçoit également beaucoup d'informations du cerveau lui-même.
Clic/agrandir. Pour qui n'aime pas l'abstrait, cette photo fait déjà-vu (c'est ce qui m'a été dit dans un magazine connu). Pourquoi ? À cause du fonctionnement de la vision !
90 % des informations vont du cerveau vers l'œil et non l'inverse, comme on pourrait s'y attendre. Il en résulte que l'œil n'est pas un récepteur passif : il est actif et via le cerveau, il va chercher de l'information en fonction de schémas préalables. De ce point de vue, l'œil est certainement l'organe des sens le moins fidèle puisqu'il est surtout dédié à la quête dans le monde extérieur des images cérébrales ! Aussi la photo ne peut-elle être qu'une interprétation du réel et non une photocopie, avec la difficulté que l'appareil enregistre, lui, une certaine réalité physique (propre à ses caractéristiques).
Le cerveau interprète donc un signal déjà interprété et cette interprétation est extraordinairement pré-programmée. En effet, les neurones responsables de l'interprétation du flux rétinien, situés principalement dans le lobe postérieur, sont sensibles uniquement à certains types d'informations. Certaines cellules réagissent aux angles, d'autres aux lignes, d'autres aux mouvements (dans telle ou telle direction, etc.).
Il en ressort deux conséquences pour le photographe : l'œil est surtout sensible aux mouvements et aux lignes. Une photo sans mouvement, trop nette par exemple, paraîtra désespérément figée. Une photo nette mais aux lignes floues paraîtra floue ! C'est pourquoi il est préférable de faire la mise au point sur des lignes importantes plutôt que sur l'hyperfocale, par exemple.
En outre, le cerveau stocke énormément d'images. Il est spécialement efficace pour voir des différences dans les ressemblances, typiquement un changement infime dans un visage familier. Au fond, une expression n'est qu'une différence dans une ressemblance, ou si vous préférez du nouveau dans du familier. Si le sujet de votre photo est peu familier de l'observateur, l'intérêt risque d'être mince, mais s'il est familier, la capacité à repérer quelque chose sera énorme.
La vision, œil et cerveau, est donc un sens spécialement élaboré mais également stéréotypé dont le fonctionnement dépend de la culture de chacun.
De par la programmation cérébrale, l'œil est un détecteur de formes. Dans une photo, il verra en premier l'équilibre des masses et les rapports ombres-lumières. Si la photo est trop fouillée, il n'accrochera nulle part. C'est pourquoi on conseille toujours de simplifier. En fait le bon photographe raisonne selon l'équilibre des ombres et des lumières. Si aucune zone n'est suffisamment dans l'ombre, s'il n'y a pas d'à-plats sombres, l'œil se fatiguera vite et jugera la photo peu intéressante.
Beaucoup de photographes, surtout depuis l'avènement du numérique, ont l'habitude de scruter leurs photos dans les moindres détails. Ils l'analysent partie par partie, en "crop" 100 % à l'écran. Sans s'en apercevoir, ils se polluent l'œil. Ils s'habituent à regarder des choses que les autres ne voient pas, or les autres sont leurs spectateurs.
Il est bon de se souvenir qu'un spectateur (y compris vous et moi), du fait du fonctionnement normal de son œil et de son cerveau, jette un coup d'œil à une photo et accroche ou non. Sauf si quelque chose l'oblige à faire autrement (le contexte, le fait que le photographe soit connu, ou que le but soit de regarder des détails, etc.), le jugement est instantané. Quand on voit la capacité d'une personne à reconnaître un visage et ce dès son plus jeune âge, on ne s'étonnera pas.
L'œil (la vision) est fait pour ça : reconnaître, c'est-à-dire aller chercher dans le monde extérieur ce qui correspond aux images cérébrales. Quand on a compris ça, on comprend d'ailleurs que l'abstrait n'intéresse pas de prime abord beaucoup de monde, car sans culture, habitude ou goût préalable, il n'y a rien à reconnaître. Ainsi s'explique la sensation de déjà-vu et de banalité qu'ont certains photographes : s'ils ont vu une fois de l'abstrait, ils ont l'impression de toujours voir la même chose.
Ça peut sembler paradoxal car l'abstrait est objectivement moins vu et revu que le reportage ou l'oiseau, mais à la lumière du fonctionnement de la vision, ce n'est pas étonnant : la plupart des personnes, ne s'intéressant pas particulièrement à l'abstrait, ont un pouvoir discriminant faible (un peu comme certains peuvent dire « tous les noirs [jaunes, blancs] se ressemblent »). Ils ont peu de formes stockées en mémoire. Ils voient donc toujours la même chose. De même, pour le grand public, un oiseau… est un oiseau ! Seul le caractère joli, drôle ou étonnant peut l'intéresser, ou une photo artistique, mais pas l'espèce pour elle-même.
Au contraire, si on regarde des photos d'un sujet qu'on apprécie et qu'on connaît, on peut en voir des milliers qu'on jugera toutes différentes car, par intérêt, on a un pouvoir discriminant très grand pour détecter une différence.
À la lecture de cet article, on comprend qu'il y a des raisons objectives à la recommandation toujours réitérée en photo : simplifier. Sauf exception, une « bonne » photo doit être simple, et s'il y a des détails, on doit ne les voir qu'en second, après l'examen déclenché par la curiosité. On comprend ainsi que la qualité du matériel a relativement peu d'importance… sauf entre spécialistes d'un domaine, car alors le pouvoir discriminant est énorme ! On comprend également que pour qu'une photo soit appréciée en dehors du contexte de ses passionnés, il faut vraiment qu'elle soit différente !
Merci de vos commentaires !
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05 Septembre 2008 à 17:46 dans
- ART & ABSTRAIT


Tiens Didier, c'est amusant, plus j'avançais dans ce texte et plus j'adhérais à ton discours, sauf que ma conclusion serait autre.
D'accord avec toi pour admettre qu'une bonne photo doit être simple et efficace dans sa construction pour attirer l'oeil, qu'il soit aguerri ou non. Mais pas d'accord pour admettre que les détails ne doivent pas être fignolés et que le matériel ne compte pas.
Par pur plaisir et au risque de me "polluer l'oeil", je passe des heures à affiner des parties de photos dont je sais pertinemment que peu les verront, et encore seulement si je leur donne l'occasion de se rapprocher d'un tirage A3. Mais ce n'est pas une raison ; par principe, je traite toujours mes images comme devant être agrandies.
J'adhère à la "morale" que tu retires du fonctionnement oeil/cerveau et de nos capacités réduites à distinguer les nuances de domaines que nous ne maîtrisons pas : une photo doit être différente, ne pas donner l'impression de" déjà vu" si l'on souhaite qu'elle soir remarquée du grand public.
Les aficionados trouvent quant à eux leur plaisir, bien souvent, au jeu des différences ou d'"à la manière de ...".
Posté par Jerôme Delfosse — 14 Sep 2008, 01:43
Bonjour Jérôme. Mon article est général, de ce fait pas tout à fait exact. Je n'ai par exemple pas parlé de la survalorisation des détails ou des couleurs proches qui peuvent faire voir une différence importante là où il y a en a peu, ou fausser les couleurs et les impressions net/flou. Nul doute que j'y reviendrai.
En plus toi tu t'amuses à des spécificités donc tu sors au moins en partie du cas général. Je voulais entre autres relativiser la notion de piqué si souvent mise en avant. Tu le sais bien pour le pratiquer, la vraie qualité est ailleurs, elle est perçue globalement. Je suis donc d'accord avec toi, la différence de qualité réelle et pas seulement limitée au piqué joue un rôle important, surtout dans le rendu général, dans l'impression qui se dégage.
Sinon, au sujet du déjà-vu, il me semble que tu l'as interprété à l'inverse : le déjà-vu est repoussé assez loin pour les sujets qu'on connaît car on a alors un pouvoir discriminant important, à l'inverse deux photos même très différentes d'un sujet qui nous intéresse peu donnent l'impression de déjà vu.
Posté par didier Vereeck — 14 Sep 2008, 16:47