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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

Une fable du réel : Montier-en-Der


Quelques minutes de lecture 

- Dis papa, ils sont bizarres ces moutons !
- Ma chérie, ce ne sont pas des moutons, mais des grues cendrées !
John regardait le champ devant eux transformé en moutonnement par le dos des grues. Entre deux averses, la petite avait voulu satisfaire un besoin naturel, et ils se retrouvaient ainsi à quelques centaines de mètres des festivaliers. Et Les grues, c'était un autre festival à lui tout seul. Avant de répondre à Nanette, il compta machinalement : plus de 1000 grues dans ce champ près du Château d'eau. À cause de la déclivité, on voyait surtout leurs dos.
- Tiens regarde, Nanette, les trois qui sont là.
Trois grues s'étaient dressées, en alarme vu la proximité des hommes, moins de vingt mètres.
- Ouah, elles sont grandes !
Le cri du cœur assorti d'un grand geste, les trois grues s'envolèrent. Leurs ailes grises déployées sur le ciel gris dessinaient une aquarelle naturelle.
- Viens
John avait son idée derrière la tête. Ils n'étaient pas là par hasard. Mais il était trop tôt pour lui dire quoi que ce soit.

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Il avait eu du nez de commencer la visite ainsi. Après cet émerveillement naturel, Nanette serait d'autant plus intéressée par les milliers de photos du festival. Bon cru cette année, et toujours aussi visité. Des voitures partout sur la route, circulant d'un point d'exposition à un autre. Mais ce qui frappait le plus, c'est qu'il y avait encore bien plus de grues que de festivaliers. Dans les champs, parfois au bord de la route, en vol, partout. Et lancinants, leurs cris, sorte de rappel à la nature primitive.
- Dis-donc papa, il y en a partout de tes grues ! Il y en a combien ?
- 59 000 cette année.
Les questions se bousculaient dans la tête de la toute petite fille, du genre : comment ils les comptaient, c'était quoi une grue, pourquoi elles étaient cendrées, et surtout si grandes. Finalement, elle demanda :
- Elles sont tout le temps là ou alors elles sont juste là pour ton festival ?
- Euh, un peu des deux… De toute l'Europe, elles se rassemblent. Alors, des gens ont voulu faire un festival de photo animalière ici, et maintenant ce sont aussi les gens qui viennent de toute l'Europe.
Comme il voulait la laisser méditer, il ajouta :
- Il y en a près de 200 000 en Europe, et la plupart se rassemblent ici avant de partir en Afrique.
Ce n'était pas tout à fait vrai, un peu trop simplifié, mais ça eut l'effet escompté : Nanette se tut, son cerveau occupé à broyer des milliers de pensées, peut-être autant que des grues, allez savoir.

Du monde, il y en avait, ils durent patienter pour entrer au Cosec. Des bénévoles stationnaient dans le vent et le froid toute la journée pour accueillir les visiteurs qui, il faut bien le dire, les regardaient à peine. Ou alors râlaient s'il fallait montrer son billet.
- Merci Monsieur le bénévole !
Nanette avait bien retenu la leçon, et celui-là en sourirait toute la journée. C'est si peu un sourire ou une gentille phrase que parfois on se demande pourquoi on les retient ou on les oublie. Bref, ils entrèrent.
John sentait la petite main intimidée dans la sienne. Et puis ce fut le choc : elle regardait partout. Quoi regarder ? Très vite il l'avait traînée vers un coin du temple.
- Viens, tu vas voir des photos d'autres animaux, qui sont souvent avec les grues, là où elles vont en Afrique.
Nanette resta plantée devant le défilé de diapos d'animaux en tous genres. Enfin, tous très gros, hein, quand même ? Elle s'intéressa aux guépards, « aussi féroces que des lions mais bien plus rapides ». Ben oui, la pauvre gazelle, elle n'avait pas eu sa chance.
Un homme s'était approché. John les présenta mais Nanette était intimidée. Serrer la main à ce personnage ? S'il photographait des guépards en train de dévorer des gazelles, il avait peut-être quelque chose du guépard non ? Ou du lion ? Elle se tint un peu à l'écart, le surveillant du coin de l'œil pendant que son papa discutait avec. Elle se demanda si elle avait déjà vu son père comme ça : il parlait comme les copines dans la cour d'école, s'enthousiasmait d'un rien, l'œil brillant, tout en gloussant.
Des animaux, enfin des photos, ils en virent un sacré paquet. Incroyable qu'il y en ait autant de sortes et encore plus incroyable qu'il y ait autant de gentils acharnés à les photographier. Dans la famille Doudingue, je demande le photographe animalier…
Le petit cerveau enregistrait tout. Nanette avait une très grande mémoire visuelle, disait-on, et on aurait été étonné de savoir qu'à son âge, elle aurait pu redire le nom de tous les animaux qu'elle avait vus. Quoique, là, il y en avait quand même beaucoup.
Un moment, elle s'arrêta, intriguée.
- C'est quoi, ça ?
- Un ours dans la brume, Nanette.
- Ben oui mais on le voit pas !
- Tu vois, c'est un peu comme ça en vrai, on le voit c'est fugitif, et puis la photo n'est pas pour montrer l'ours, il y en a d'autres des photos pour le montrer, celle-là, c'est pour l'art et pour l'ambiance.
Elle resta un moment à osciller d'un pied sur l'autre, elle revoyait dans sa tête plein d'autres photos.
- Ben moi, j'aime bien l'art et l'ambiance !
Elle avait dit ça au photographe mais peut-être ne l'avait-il pas entendue, occupé à dédicacer plusieurs livres à la fois, ou peut-être était-il intimidé par cette petite fille qui semblait en savoir long. Le photographe des guépards les regardait d'un peu plus loin et il avait l'air de bien s'amuser.

Et puis la visite de la foultitude avait continué. Il avait fallu l'arracher de la librairie car elle aurait tout emporté. Sous le chapiteau, elle avait posé tellement de questions que la tête des exposants en tournait encore. Elle ne retenait pas les noms latins, mais elle les demandait quand même. C'était une blague de son père, qui lui avait appris les noms latins, et s'amusait beaucoup de voir les exposants hésiter… Bon, ça n'était pas important, juste un amusement de plus. Un peu plus loin, elle resta bouche bée.
- C'est quoi, Monsieur ?
- De la glace
Ça tournait sec dans la caboche et la sentence fusa.
- Ah, vous, c'est de l'art ! Lui là-bas, c'était de l'ambiance, et les autres, c'est pour voir l'animal. Et puis il y a aussi les paysages.

John la coupa car il avait lancé le photographe dans diverses explications. Nanette se passionnait pour les réponses. Le gaillard parlait de randonnée, de montagne, de glace au petit matin, de torrents. Elle fixait ses grosses chausssures qui auraient pu sembler incongrues dans un lieu d'exposition, mais ici il n'était pas le seul. Elle l'appela affectueusement tonton Georges aux grosses chaussures et tint à lui faire une bise avant de partir.

Un peu plus loin, elle s'arrêta devant une drôle de photo.
- C'est quoi ?
- Un bouquetin
- Mais il est où ? Il n'y a que des cornes !
- Ben oui, tu vois, ça suffit à reconnaître l'animal, alors comme ça, ça fait une photo d'ambiance.
Pendant qu'elle contemplait la photo, puis d'autres, puis revenait à cette photo, John écoutait le photographe. Il y a tant à dire, les photos, le livre qui vient de sortir, la passion commune, les observations… Un cri retentit.
- Mais elle est bête la dame !
- Chuut Nanette…
C'était trop tard. La dame semblait vexée, elle allait l'être bien plus car la gamine continua avec aplomb.
- Ben, la dame là, l'autre, elle regarde la photo du bouquetin et elle demande à la dame si elle a aussi une photo et tu sais quoi papa ?
- Euh non…
- La dame elle répond qu'elle en a un plus gros sur sa photo. Ah mais, elle a rien compris, c'est une photo d'ambiance ! D'art ! Le Monsieur, il fait des paysages d'art et d'ambiance, voilà !
Chacun tentait de faire bonne figure mais l'hilarité générale était contagieuse, et l'histoire fit vite le tour du festival.

Le peintre devant lequel elle venait de se camper était hilare car l'affaire lui avait déjà été rapportée.
- C'est quoi Monsieur ?
- Des hermines
- C'est vous qui les avez peintes ? Ça doit être long !
Il lui expliqua qu'elles lui avaient été commandées pour un panneau d'animation, plein d'hermines qui couraient sous forme d'autant de peintures. Il les avait dessinées sur place, de mémoire, d'un seul jet. À l'école elle avait entendu parler d'un truc comme ça en arts japonais mais quand même…
- C'est pas possible de faire une peinture de mémoire, et d'un seul coup en plus !
Le peintre sortit un bristol et lui dit « regarde ». D'un seul trait de marqueur, il dessina un animal. En vrai, il semblait sortir du papier. Mais elle triompha :
- Vous voyez bien, il n'est pas pareil que vos peintures ! Vous dites n'importe quoi !
Elle pouffait mais elle ne gloussa pas longtemps. Le peintre avait sorti un livre.
- Tu vois, là, c'est l'hermine. Comme la peinture que tu as vue en premier. Et là, c'est une martre.
Elle roulait de gros yeux partout, les peintures, le dessin vite fait, les dessins du livre. Elle avait repéré que dans le livre, il y en avait des tas.
- Vous connaissez tous les animaux par cœur ?
- Tous, non, mais beaucoup.
Un attroupement s'était constitué. Le peintre qui avait tout de l'homme des bois racontait patiemment comment il avait appris tout ça, les longues heures de marche, les longues heures d'affût, et tout et tout. Les journées bredouille qui n'avaient pas d'importance car l'essentiel était d'être dehors, dans la nature, il y avait toujours au moins un arbre ou un moineau à dessiner. Et puis le froid, la pluie, le vent, et le bonheur d'un simple rayon de soleil. Elle était fascinée, et même les plus aguerris s'étaient agglutinés. L'enthousiasme, les questions et l'intelligence de la petite ravivait la flamme de tous, une flamme qui n'avait pourtant pas besoin d'être ranimée.

John et Nanette en virent beaucoup d'autres. Ce fut elle qui le traîna partout, elle voulait tout revoir, elle discutait avec tout le monde. Elle était devenue la mascotte du festival. Elle trimballait partout un bout d'âme de chacun. Le relais de la passion était pris. On en entendait des voix vibrer, pleins d'espoir dans un avenir de la planètre renouvelé par la nouvelle génération, toute une quantité de Nanettes. Elle comprenait tout, la preuve, ils étaient arrivés à Der Nature et elle avait dit « J'espère que ce n'est pas la dernière nature ». Elle avait la larme à l'œil d'entendre parler de tous ces animaux menacés, de ces milieux qui disparaissaient.
- Bonjour Nanette
L'homme était hilare et c'était sa nature. Il savait qui était Nanette, maintenant tout le monde la connaissait ici.
- Viens
Et il lui montra son atelier. Des machines partout, des grandes photos partout.
- C'est vous qui faites toutes les photos du festival ?
- Non, c'est-à-dire que ce sont les photographes qui les font, et beaucoup me demandent de les tirer sur papier.
- Eh ben, il y en a presque autant que des grues !
Ils ne comprirent pas bien ce qu'elle voulait dire mais ce n'était pas grave, de toute façon ils étaient charmés.
- Dis Monsieur le tirage, vous pouvez tirer celle-là ?
Elle montrait le sac de son père et John éclata de rire. Hier soir, après la longue soirée entre copains, ils avaient trouvé un hérisson sur la route. La photo de Gigi accroupi dans la nuit, en extase alcoolisée devant la bête était cocasse mais de là à l'agrandir… L'homme aux imprimantes les tira de ce mauvais pas.
- Alors, ça te plaît tout ce que tu vois ?
- Ah oui, mais les photographes ils sont un peu bizarres, non ? Ils rigolent tout le temps. Pourtant, ils passent des heures dehors sans dire un mot ! Moi aussi je voudrais passer des heures dehors mais il y a l'école !
L'homme aux imprimantes lui donna une carte postale tout en lui glissant à l'oreille que l'école, ça permettait de tout savoir sur la nature pour mieux y aller. Elle lui fit une bise en répondant « Ben oui je sais, alors moi plus tard, j'irai aussi… ». Quand ils le quittèrent, il avait la larme à l'œil.

John avait gardé le clou pour la fin. Il lui montra les photos des jeunes talents.
- Mais elle a fait des photos comme ça à 6 ans ? Le même âge que moi ?
Inutile de répondre, elle était dans ses pensées. John avait cru qu'ils pourraient partir ce samedi mais il fallut rester le dimanche. Elle voulait tout revoir encore, aller partout, poser des tas de questions. John se réjouissait, son but était atteint. Croyait-il. Il lui demanda alors :
- Nanette, tu veux un appareil photo, maintenant ?
Elle le regarda comme s'il fut un demeuré.
- Bah non, je préférerais des grosses chaussures de marche comme Tonton Georges. Et pis aussi aller à un affût. Et que tu m'achètes le guide du Monsieur qui peint les hermines. Et je voudrais voir de la glace, y'en a où ?
John resta pantois de la leçon donnée en quelques mots. Pas de doute, l'avenir de la planète était assuré. Elle ajouta, au cas où son papa oublie plus tard son offre d'aujourd'hui :
- L'appareil photo, d'accord, mais surtout des jumelles, hein ?
Sur ce, ils allèrent voir les grues, les dizaines de milliers de grues qui rentraient se coucher sur le lac, transformant le lieu en terre des origines. Ils n'avaient pas besoin de jumelles tant elles passaient bas au-dessus de leurs têtes, mais Nanette avait froid aux pieds. John avait oublié l'essentiel !

Merci pour vos réactions.

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Commentaires

  1. L'episode du hérisson, je pense qu'il va faire date ;) !

    Très beau texte Didier, il résumé bien le meilleur de l'état d'esprit de Montier, et je suis vraiment content que tu sois venu.

    Comme pour beaucoup, prépares maintenant l'année prochaine, ça devrait être assez énorme, et puis j'aurais , après une année pleine de travail acharné, une idée a te proposer, si toutefois elle te sayait, bien sur !

    Toute mon amitie, mon grand !

    cedric.

    Posté par cedric chassagne — 24 Nov 2008, 21:00

  2. Belle description du festival en effet. Nous n'avons pas amené notre fils (il n'a que 4 ans et pas la patience de Nanette), mais ramené quelques livres à feuilleter avec lui histoire de le préparer pour dans quelques temps.

    Il faut aussi qu'on l'entraine un peu à résister au froid pour aller voir le retour des grues au lac parce que cette année, c'était particulièrement glacial !

    Posté par Kilroy — 24 Nov 2008, 21:37

  3. Excellent Didier ;-)

    Il est étrange comme un conte ramène à mes pensées de bien réels personnages... J'aurai notamment ramené une mini extinction de voix (très rare chez moi) et quelques livres de ce fabuleux rendez-vous !

    Pour le froid... question d'habitude sans doute !

    Posté par Cédric — 25 Nov 2008, 01:42

  4. Je suis content d'avoir pu retranscrire en quelques lignes une atmosphère, et aussi tenter d'autres.

    Cédric (Chassagne), merci pour tout, ta sympathie et tes coups de mains, et pour une proposition, eh bien pourquoi pas, téléphone moi.

    Kilroy, on pourrait croire que ça a été écrit pour toi, pas vrai ! Dès quatre ans, ben dis-donc ! Mais c'est l'âge de la fraîcheur et il faudra veiller, aux virages critiques des 7 et 10 ans, qu'elle perdure ! Un seul moyen : amour et encouragements.

    Cédric (Girard), dommage qu'on se soit ratés ! Et en effet, cette fable est inspirée d'anecdotes réelles. Quant à l'extinction de voix, j'y ai eu droit aussi (en cause principalement, le repas Canon).

    Merci à tous.

    Posté par Ddier Vereeck — 25 Nov 2008, 11:27

  5. Salut Didier,
    Content d'avoir pu participer (un peu) à ta décision de venir découvrir "Montier". Merci pour ce très beau texte (une fois de plus) qui retranscrit très bien l'ambiance du lieu...
    Amicalement
    Stéphane

    Posté par hette — 25 Nov 2008, 15:34

  6. merci Didier
    tu nous fais redécouvrir à ta manière notre festival, et de quelle manière ! Mile mile merci ...
    amicalement
    Pascal

    Posté par pascal Bourguignon — 26 Nov 2008, 16:18

  7. Ravi de ta présence ici, Pascal, c'est largement en pensant à toi que j'ai écrit ce conte, tant ta gentillesse rayonne sur tout le festival. Merci et, au plus tard, à l'année prochaine !

    Au fait pour la petite histoire, les trois grues dont il est question (gris sur gris), il s'agit de ta photo !

    Posté par Didier Vereeck — 26 Nov 2008, 19:01

  8. Heureux Didier, d'avoir fait ta connaissance a Montier. Un festival photo permet ,bien sûr de voir de belles images, mais surtout de rencontrer des personnes qui partagent la même passion...En parcourant ton site, j'ai eu la confirmation de ton talent de photographe; mais j'ai découvert ton talent pour l'écriture. Merci pour ta gentillesse, ton altruisme et de me faire partager ton expérience d'auteur, de photographe et ta sensibilité.

    Tonton Georges aux grosses chaussures.

    Posté par georges reychler — 04 Jan 2009, 00:09

  9. Merci Georges et bienvenue dans mon univers. J'espère qu'à me lire et à regarder tu feras de belles découvertes. Question inspiration, en tout cas, tu n'en manques pas.

    A plus !

    Posté par Didier Vereeck — 10 Jan 2009, 18:23


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