[Pour une photo équitable ?] Les revendeurs de pizzas
Ici ou là, on commence à parler de photo équitable. J'adhère à 100 % mais… Quand ceux qui font commerce de nos créations s'inquiètent, que faut-il en penser ? Je laisse chacun répondre à cette question et je me contente de vous proposer un petit texte que j'espère amusant. Pour tout savoir sur le contexte, lire l'info de Cédric Girard : Pour une photo équitable.
Dans un pays à peine différent du nôtre et à une époque indéterminée, des cuisiniers spécialisés, réputés pour leur talent, concoctent de main de maître des pizzas aux saveurs inégalées. Un peu partout, des marchands vendent ces pizzas en prélevant leur confortable marge. Qui y trouverait à redire, vu les frais de commercialisation ?
Il se trouve que les pizzas ayant un succès colossal et le savoir-faire s'étant répandu, en partie grâce à des magazines comme Chasseurs de Pizzas, destinés à révéler aux amateurs les secrets des chefs, et aux fabricants de fours qui proposent des produits de plus en plus performants, le niveau du cuisinier moyen a sérieusement augmenté.
Un peu partout dans le pays, des cuisiniers improvisés ont prétendu apporter qui sa recette, qui son tour de main. Le consommateur invétéré de pizza s'en est trouvé bien. À force d'avaler de plus en plus de pizzas de meilleures en meilleures, il a pesé énormément sur le plan économique, à tel point que les fabricants de fours à pizza ont développé des modèles de plus en plus performants.
On est passé du doigt au digit. La pizza qui se dégustait a été remplacée par un produit plus rapide et mieux adapté à l'époque. Par analogie avec la croque-au-sel, on l'a appelé pizza-pique-sel. Puis ce type de pizza s'étant généralisé, on est revenu au nom initial, reléguant la pizza à l'ancienne dans les musées. Il faut dire que la course aux millions de pique-sels avait tout simplement éclipsé les autres types de production. La qualité étant là, qui s'en plaindrait ?
Aujourd'hui, tout un chacun, pourvu qu'il possède quelque entraînement et un brin de talent, propose sa propre recette. Il n'est pas rare que certaines de ces pizzas soient meilleures que celles des chefs les mieux établis, et obtiennent même des prix dans des concours.
Les revendeurs de pizzas se sont frottés les mains, sourds aux cris des maîtres anciens qui couvraient de moins en moins facilement leurs frais. Sommés de s'adapter, les maîtres es pizza se sont livrés une guerre technologique, oubliant leur talent, et souvent concurrencés sur le terrain technologique par des amateurs de pizza un peu malins.
Tant et si bien qu'il y a tellement de pizzas que leur prix baisse sans cesse, les nouveaux créateurs préférant même les donner que de recevoir d'hypothétiques revenus qu'ils ne pourraient déclarer faute de statut approprié.
De nombreux maîtres es pizza se sont maintenus tant bien que mal mais ont vu avec désespoir les jeunes talents se noyer dans la marée des productions diverses. Seuls quelques-uns ont eu conscience de la perte que cela représentait, de la différence qu'il y avait entre un maître à plein temps et un créateur occasionnel, fut-il génial.
La question de la qualité des pizzas ne se posait pas, celle de la véritable création de parfums subtils, oui. Hélas, dans un monde de brutes, la subtilité est un infime soupir inaudible à beaucoup.
Ce qui devait arriver arriva : à force que les prix baissent, les revendeurs virent leur marges s'effondrer. Ceux-là même qui ne s'étaient pas plus émus que ça des difficultés des maîtres es pizza, versant juste de temps à autre quelques larmes de crocodiles, commencèrent à s'inquiéter sérieusement.
C'est alors que la notion de pizza équitable apparut. À cette heure, la suite de l'histoire n'est pas connue mais certains maîtres es pizza, et surtout la jeune génération pas encore à maturité, s'interroge. Hélas, comme chacun sait, les interrogations de la jeune génération ne sont que des caprices de gamin à qui ils reste à apprendre le monde.
C'est pourquoi les revendeurs de pizzas ne s'en soucient guère. N'est-il pas logique de tenter un accord entre membres influents de la profession, plutôt que d'écouter de jeunes loups qu'on imagine facilement affamés ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que ça changerait de les écouter, vu qu'ils ne comprennent rien au commerce ?
Les créateurs de pizzas n'ayant jamais gagné beaucoup d'argent, il serait absurde de les associer au mouvement de reconquête des marges. Leur donner les recettes du commerce serait même d'autant plus dangereux que, de plus en plus nombreux, ils vendent directement leurs pizzas sublimes via le net. D'après des sources bien informées, ils vendraient même davantage de cette manière que via les revendeurs de pizzas.
La situation devenant critique, certains revendeurs ont décidé de verser quelques larmes de crocodile supplémentaires, afin de défendre les créateurs au nom d'une création véritable. Il ne leur est pas venu à l'idée qu'ils ne savaient rien de la création. Du moment qu'ils savent tout de l'argent, ce n'est pas bien grave : chacun son métier.
Ne devient-il pas urgent de redevenir maître du commerce et de ne pas se laisser concurrencer par les ventes directes ? Remettre chacun à sa place et recréer une chaîne prospère pour les intermédiaires, voilà le but. Mais ce n'est pas si simple. Bien des revendeurs de pizzas sont d'anciens maîtres qui ont prospéré ou, au contraire qui, insatisfaits de leur production, se sont mis à distribuer les créations des maîtres qu'ils adoraient. On ne peut hélas ni les vilipender ni faire de procès d'intention car ils ne sont pas tout noirs. Leur conscience les tarabuste d'ailleurs et il n'est pas sûr qu'au grand soir ils nous quittent en toute sérénité.
Quelle est donc ce monde où les créateurs de pizzas meurent de misère et les revendeurs de pizza de maladie ? Faut-il s'interroger ? Du moment que toute l'économie qui s'est développée autour des pizzas se porte bien, la larme de crocodile prévaut.
Sauf qu'au lieu que ce soit les revendeurs de pizzas qui en versent, c'est désormais au tour des magazines à pizzas et des fabricants de fours.
Quoi qu'il en soit, l'avaleur de pizza est heureux des prix qui baissent pour une qualité en hausse. Qu'importe que des acteurs disparaissent du moment que les autres prolifèrent. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes Pizzas. Seuls certains esprits chagrins rêvent avec nostalgie aux parfums subtils que les esprits acérés perçoivent.
Du moins percevaient, puisqu'ils n'existent plus.
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02 Décembre 2008 à 15:04 dans
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>>Sauf qu'au lieu que ce soit les revendeurs de pizzas qui en versent, c'est désormais au tour des magazines à pizzas et des fabricants de fours.
Que nenni, ces deux là, qui, trop content de cette situation, la pizza à 1 euro, ne prennent même pas la peine de verser une larme (de croco) ils accélèrent le processus qui permet de vendre plus de papier et plus de fours.
On pourrait faire le parallèle avec la photo, voyez ainsi la publication de Nikon (Nikon Pro été 2008) vous verrez en fin de brochure comment Nikon fait la promotion de 4 microstocks sur deux pleines pages, article intitulé :"Chasse au talent:LE MICROSTOCK"...
Vous voyez, pizza, photo, même combat, quelle coïncidence ;o)
Posté par manu — 02 Dec 2008, 19:47
Bravo pour cette belle analogie, qui ne se contente pas d'un vulgaire clin d'oeil mais fouille les détails, décrypte les fonctionnements...
Peut-être peut-on dire qu'il reste le goût subtil dans les pizzas faites maison ?! Et que même si cette subtilité a pour l'instant disparu des réseaux commerciaux, la saveur, elle perdure dans certains petit camps retranchés gaulois (on y trouve souvent de la pizza au sanglier)... des chaumières où l'on a l'art de déguster, et des repas entre amis où l'on sait encore apprécier les bonnes choses ?
Bonne soirée Didier !
Posté par Anne-Laure — 03 Dec 2008, 00:36
Tu as expliquer ça d'une bien belle façon!
J'espère de tout coeur que les choses vont avancer dans le bon sens!
Posté par Darth — 03 Dec 2008, 16:56
Disons Manu que je préférais impliquer assez globalement tous les acteurs et que ça reste une fable. je ne voulais pas non plus vexer, juste faire un clin d'œil. Mais vous avez bien raison de compléter.
Anne-Laure, il faudrait décidément qu'on se rencontre mais pour le coup, peut-être pas autour d'une pizza, à moins qu'elle ne soit faite par un artiste du genre !
Darth, je serais ravi que tu prennes également ta plume, histoire de participer à ta manière à cette évolution qui est peut-être en marche.
Je reviens vers vous avec un autre texte… qui remettra certaines pendules à l'heure !
Posté par Didier Vereeck — 03 Dec 2008, 17:18
" jeunes loups affamés " ...
J'ai 22 ans et je continue à faire de la pizza argentique par plaisir , nostalgie , et par principe.
( bon un peu à cause budget aussi. Il y a quelques années c'était impensable de mettre 2000 / 3000 €uro dans un boitier , alors que le quart suffisait pour avoir son labo à la maison , un appareil argentique de qualité et quelques objectifs intéressants ) .
Mais bon ... j'ai céder à la course au pique-sels... et y'a franchement des fois où je me demande pourquoi j'ai céder !
Posté par Azety — 04 Dec 2008, 11:17
Azety, céder c'est bien aussi. Autant tout utiliser, non ? Et puis, au niveau artistique, l'argentique a encore un bel avenir, mais pour le reste, ça devient dur de le placer. Reste à savoir si les photos se vendront assez pour au oins payer le matos, et ça, c'est pas gagné !
Posté par Didier Vereeck — 06 Dec 2008, 19:13
Une remarque, en passant, sur le site Aube qui donne prétexte à votre article. Il réussir ce paradoxe d'inclure une pub google pour des photos libres de droit à 1 ou 2 €.
Posté par Fred A — 09 Nov 2009, 09:09
Oui, mais vous remarquerez que sur le mien il n'y a pas de pub : justement pour éviter ce genre de choses. Du coup, la question du financement d'un tel blog, qui me prend beaucoup de temps, se pose.
En tout cas bravo pour votre blog Textimages, voilà un terme que je ne renierais pas ! Même si chez moi, les deux sont plutôt séparés, complémentaires autrement.
Posté par Didier Vereeck — 09 Nov 2009, 09:39