[Photo équitable] Zhuaf ou le coup de poker
Les auteurs se feront-ils dévorer tout cru ? Clic/agrandir
Une petite réflexion sous forme d'une nouvelle (quelques minutes de lecture). C'est aussi un coup de gueule : ceux qui nous disent n'avoir pas d'argent pour acheter nos photos gagnent bien plus que nous (sans commune mesure) !
Theodora était heureuse, ravie et ce n'était pas peu dire : elle bichait. Elle avait mis un chemisier classe quoique léger. Elle avait hésité à passer sa plus belle robe cocktail mais ça n'aurait pas été approprié à leur petite réunion. Le terme petite n'était pas le plus adapté, il s'agissait plutôt du grand soir.
Quand elle entra dans la salle elle ressentit un frisson qui n'avait rien à voir avec la température. Il n'était pas dû hélas à l'excitation de la prise de parole en public et du pouvoir que son statut lui conférait. Non, elle n'osait pas se l'avouer, mais elle avait peur.
Jéhème était là, elle le salua respectueusement, sans plus. Ils s'étaient pas mal accrochés ces derniers temps. Elle comprenait sa logique, elle avait longtemps été dans la même, mais il ne comprenait pas son revirement. Theodora sentit la sueur lui couler dans le dos. Elle avait bien fait de ne pas choisir sa robe à dos nu, de quoi aurait-elle eu l'air ? Leur réunion n'était pas une partie de poker mais il y avait de ça.
Elle n'eut pas davantage le temps de philosopher, ils étaient tous là. Elle surveillait Zhuaf du coin de l'œil. Dieu sait ce qu'il allait dire celui-là ! Un peu plus loin, un visage tanné par l'Afrique la rasséréna. Un léger et discret sourire, et elle retrouvait Mouchi. Il n'était pas toujours de son côté, loin de là, mais c'était un vieux de la vieille comme on dit, bien qu'il soit encore jeune. Un baroudeur, quoi, qui avait tout vu et comprenait bien des choses que les petits nouveaux n'arrrivaient pas à se mettre dans la cervelle.
Heureusement, ils n'étaient pas trop nombreux. Toute la profession n'était pas là. C'était juste une réunion fondatrice, pour tester et mettre au point le concept. Voir si l'idée avait de l'avenir. Debout au milieu d'eux, elle ne faisait pas figure de mâle dominant, ni de femelle intimidante. Pourtant, pas de doute, l'ambiance était animale plus qu'électrique. Tous ces gens habitués au terrain, aux difficultés et aux pots entre copains n'étaient pas disposés à philosopher. « Sauf lui, peut-être ? », songea-t-elle furtivement en jetant un coup d'œil à Zhuaf, qui l'examinait sans hostilité. Il était bien le seul d'ailleurs. Elle se reprocha son décolleté à la Erin Brokovitch tout en sachant que le problème n'était pas là. Elle avait mis une jupe moins courte qu'Erin, à peine moins courte à dire vrai, mais aurait-elle la même énergie qu'elle pour tenir la réunion ?
Elle se lança mais sa voix trembla quand elle énonça le titre de la réunion : La photo équitable.
Elle aurait dû s'habiller en James Bond girl, car en deux secondes, elle avait perdu pied. Elle flottait désormais dans un simili brouhaha. « Simili » car à bas bruit, chacun échangeait avec son voisin. Theodora les examinait sans oser se rasseoir. Après tout, c'était son idée, allaient-ils la dévorer au nom des rancœurs et des intérêts conflictuels ?
Mouchi discutait ferme avec Jéhème, elle ne trouva pas ça de bon augure car ils étaient plutôt potes. Alexis qui d'habitude paraissait si grand et influent faisait figure de petit gamin au fond de la classe. Anoris prit la parole et tout changea. Les hostilités confuses se déchaînèrent. C'était lui le plus réfractaire à tout prix bas et à tout droit étendu et l'inviter était aussi nécessaire que catastrophique. Du simple fait de représenter l'OUPS, on s'en méfiait, bien obligé de le respecter pourtant.
Theodora se récitait la chanson de Brassens au marché de Brive-la-Gaillarde, leur réunion avait de ça. Heureusement, là non plus il n'y avait rien à couper ! Quoique… Ne fallait-il pas couper court à tous les débats ? Elle en avait l'intuition profonde, il fallait recentrer, faire une analyse consensuelle et réfléchir ensuite aux stratégies de chacun.
Au lieu de ça, maintenant que Anoris s'était tu, renfrogné, ils prenaient la parole les uns après les autres, vifs, incisifs, déterminés. Eux connaissaient le métier, n'est-ce pas, et il fallait les écouter.
Pendant qu'ils alignaient les chiffres de vente, les tarifs de pages, et qu'ils assénaient les sempiternelles même sentences jamais vérifiées du style « on concourt à les faire connaître », Theodora regardait Zhuaf. Il avait un drôle d'air, amusé et certainement pas hostile. Il semblait lui montrer quelque chose. Il assortit son œillade d'un geste sans équivoque.
« Ma parole, il me drague en pleine réunion ? » Elle savait qu'elle était bien roulée comme on dit, mais un peu de respect quand même ! Elle se déplaça légèrement et vit alors Ernestine, étrangère aux débats, qui se refaisait une beauté. Dans le miroir, Theodora vit ce que Zhuaf avait repéré : elle transpirait tellement que sa robe lui collait. Elle aurait été nue que ça aurait été moins extrême. Quelle idée que ce choix ! Elle qui était fière de ne pas avoir besoin de soutien-gorge à son âge se trouvait bien bête. Puis elle pensa à Erin Borkovitch. Elle avait opportunément revu le film hier, suivant le conseil de Zhuaf. Après tout… Pas si bête ?
Ce fut difficile, mais elle reprit la main. Ils avaient tous souri en découvrant le spectacle qu'elle leur offrait à son corps défendant, mais cette méthode pour recentrer une réunion mal partie en valait une autre. Elle était étonnée du nouvel ascendant qu'elle avait et rechignait à mettre ça sur le compte de la séduction. Puis la phrase de Zhuaf lui revient : « Pour diriger une telle réunion, il faut se mettre en danger, comme un acteur. Il faut que tu sois à nu. Ouvrir son cœur n'est pas si simple dans un milieu hostile, alors fait un choix vestimentaire qui te met en position de faiblesse. Tu vois ce que je veux dire concernant une jolie femme ? ».
Ainsi, la boucle était bouclée : elle était si mal à l'aise qu'elle aurait pu en être terrifiée et se cacher. Au lieu de ça, elle acceptait de s'exposer et ça marchait. Et le plus incroyable, c'est que les regards n'étaient même plus concupiscents : les fauves étaient domptés. La réunion pouvait commencer.
Les heures passaient et on n'avançait pas. Les positions semblaient inconciliables. Chacun lançait ses chiffres et même si tous parlaient de la même chose, aucun chiffre ne correspondait. Theodora voulait pourtant déboucher. Avant d'élargir leur cercle, il fallait une base très concrète. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on était mal parti. C'est alors que Zhuaf prit la parole. Tiens, elle l'avait oublié celui-là !
- On va procéder à un vote, dit-il.
Un murmure d'incompréhension parcourut la salle. Theodora restait bouche bée. Voter ? Mais sur quoi ?
- Êtes-vous d'accord pour dire que la photo est pour chacun de nous une passion ? Qui lève la main ?
Ils le firent tous comme un seul homme, oubliant tout à coup leurs querelles.
- Qui est contre ?
Personne ne leva la main. Theodora inscit donc le score : 17 sur 17.
- Êtes-vous d'accord pour dire que nous faisons tous des métiers différents, qui concourent tous à faire connaître notre passion ?
Là encore, il fit lever la main puis demanda qui était contre, et Theodora nota à nouveau 17 sur 17.
- Êtes-vous d'accord pour dire qu'il nous faut nous défendre contre des prédateurs ?
Un murmure teinté de désapprobation parcourut l'assemblée. « Aïe, il est allé trop loin », pensa Theodora.
- Je veux dire que des gens extérieurs à notre métier sont prêts à récupérer notre travail, le vôtre comme le nôtre ?
Il y eut le même vote mais un peu moins enthousiaste. Peut-être avait-il fait l'erreur d'opposer « nous » et « vous », les auteurs et les vendeurs. Mais elle comprit vite qu'il avait son idée.
- Êtes-vous d'accord pour dire que dans le cadre de notre passion, le créateur a son rôle à jouer, tout comme chacun de vous a le sien, et qu'il n'y a pas lieu de faire de différence ?
Dans la clameur, ils votèrent tous avec enthousiasme. Ils étaient rassurés. Les auteurs ne cherchaient pas à imposer leurs vues, ils se situaient au même niveau, c'était une bonne nouvelle, on allait enfin pouvoir discuter sereinement. Les sourires de tous ceux qui faisaient commerce étaient larges. Les auteurs acceptant de devenir raisonnables, ils imaginaient déjà la progression de leurs marges.
- Dans ce cas, êtes-vous d'accord pour que je vous donne un outil équitable pour une photo équitable ?
Vote 17 sur 17, seul Jéhème semblait avoir quelques soupçons sur la suite. C'est que le Zhuaf, il le connaissait quand même un peu…
- Alors la prochaine réunion, chacun vient avec sa feuille d'impôt. Et on réorganise le système pour que dans 10 ans on puisse tous échanger nos avis d'imposition.
Inutile de dire que la pire des glaciations n'était rien à côté de l'ambiance qui régnait désormais…
- Bon, allez, viens à table !
Claude ferma à regret son petit livre. Il était tombé dans cette histoire comme au premier jour. Il rangea l'ouvrage dans sa bibliothèque. La collection qu'il avait créée prenait de l'ampleur. En tant qu'éditeur, il était fier de ses bébés, mais désolé que ça ne se vende pas plus. Gina l'appela de nouveau, quelque peu exaspérée, aussi ferma-til la porte de son bureau en maugréant. Pas besoin d'être grand clerc pour comprendre pourquoi sa collection se vendait mal, avec un titre pareil : Utopies humanistes…
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04 Décembre 2008 à 17:01 dans
- NOUVELLES , ÊTRE AUTEUR


Chapeau !
Le début m'a semblé un peu long, j'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire mais la fin est vraiment bien !
Posté par Anne-Laure — 08 Dec 2008, 15:10
Pas étonnant Anne-Laure car c'est plus « littéraire » (sans prétention) et construit comme une nouvelle. Le début sert donc à ralentir l'action afin de préparer la fin !
Posté par Didier Vereeck — 10 Dec 2008, 17:16