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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Nouvelle] Une photo diagonale


Cette nouvelle est née d'un commentaire que j'ai fait sur le blog d'Anne-laure Jacquart, Au présent du subjectif à propos de cette photo.

Je la voyais comme le point de départ d'un polar. Chiche m'a-t-elle répondu. Je n'avais jamais écrit dans le domaine policier mais je me suis pris au jeu… Voici donc une courte nouvelle. Pour voir la photo en grand sur le blog d'Anne-Laure, clic/agrandir (conseillé pour les indices).

- Vous n'avez que ça ?

- Oui.

Le commissaire ne répondit même pas, absorbé dans ses pensées. Il aurait bien aimé avoir la pipe de Maigret pour se donner ne fut-ce qu'un début de contenance. Dire qu'il était décontenancé était une litote, mais alors abyssale, la litote. Son collègue restait planté au milieu de ce décor minimaliste. L'équipe du labo avait fait tout son possible. il questionna tout de même Josiane, la photographe.

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- Vous avez tout photographié ?

- Ben oui…

- Rien d'autre ?

- Bah non…

Ernest Cador se gaussa intérieurement. La photographe était d'habitude si bavarde ! Là, rien. Nada, comme on dit. Enfin, bref, il ne savait plus bien ce qu'on disait. Il ajouta :

- De la Javel ?

- Oui, d'après Jean, c'est de la Javel.

Ma parole, la Josiane avait fait presque une phrase. Bougon, Ernest tourna les talons, si on peut dire d'un commissaire en jean et baskets. Où regarder ? Il regarda quand même. La scène était terrible : une pièce totalement vide excepté cette photo au milieu. Le tout soigneusement passé à la Javel. Précaution sans doute inutile car manifestement la pièce avait été repeinte pour l'occasion : un mur noir, un mur blanc. Au plafond, une reproduction simplifiée de la photo. Et pas le moindre meuble ni la moindre aspérité où accrocher le regard et, surtout, des indices.

Ernest demanda à l'équipe de prendre des mesures précises, toutes les mesures possibles. Et à Josiane de multiplier les photos, sous tous les angles. Que cherchait-il ? Il ne savait pas. Le nombre d'or ? π et la cadrature du cercle ?

L'atmosphère devenait pesante, chacun cherchant comment se tenir et restant sur son quant-à-soi. Pensez : un crime et sur le lieu du crime, une photo dans une pièce vide. Le tout sans la moindre empreinte. Comment allaient-ils avancer, ne fut-ce que retrouver le cadavre ? Un coup de fil passé d'une cabine les avait amenés sur le lieu de cet indice, une simple photo. Et même pas de cadavre ! Comment trouver qui avait été tué, et comment, par qui ? S'ils avaient au moins les miettes de ce délicieux repas comme sur la photo. Mais ce n'était qu'une photo… Ernest se mit cependant à dériver… Il prenait un café, la femme qui était en face de lui prenait un thé… Ils dégustaient leurs viennoiseries. Il ne la connaissait pas mais elle hantait ses rêves… Une belle fille assurément…

- Chef, c'est barré en diagonale cette affaire !

Son collègue, le satané Astruc, l'avait encore appelé chef ! Il ne pouvait pas lui donner du Monsieur le commissaire comme tout le monde ?

- En diagonale, vous avez dit ?

- Oui.

L'Astruc décochait un regard vide à travers ses yeux en forme de billes. Une furieuse envie de lui arracher ce qui lui tenait lieu de globes oculaires et de jouer aux billes dans la cour de récré tenaillait Ernest au corps mais bon, ce n'était pas le moment de délirer… Cette histoire de diagonale… Et si c'était ça, la piste pour retrouver l'assassin ?

- Astruc, j'ai une idée !

Ernest commença à regarder la pièce d'un point de vue diagonale. Il s'aperçut qu'aux diagonales de la photo, il y avait les poignées de fenêtre et de porte. Deux fenêtres sur cour, une cour blanche et une sombre presque noire, et deux portes : une noire, une blanche. Les coins noirs de la photo menaient à la porte noire et à la cour sombre, bien sûr. Ernest se sentit envahi par un vague malaise, la sensation d'être piégé comme lorsqu'enfant… « Non ! Ne te laisse pas aller, vieux ! T'es mal barré ! »

Il se reprit. Oublier portes et fenêtres. Se concentrer sur les aspérités, tout ce qui dépasse. Avec toutes ces années dans la Police, il était devenu traqueur d'aspérités, autant celles de la vie de ses collègues, que de la vie des suspects ou des scènes de crime. Et là, ils avaient comme seul indice une photo, par essence dépourvue d'aspérité. Une photo parfaitement mise en scène d'ailleurs…

Ils avaient donc affaire à un assassin calculateur. À tous les coups, en cette veille de Noël, ils avaient décroché le gros lot : un serial killer qui allait terroriser la ville et les mener en bateau, les ridiculiser… « Bon, Ernest, reprend toi ! Tu disais quoi déjà ? Ah oui, les aspérités. » Il n'y avait que les poignées de fenêtres et de portes, ici, dans ce décor lugubre qui lui tombait sur le cerveau comme un brouillard sur une tombe. Brr… Tiens, mais au fait, elles sont bien curieuses ces poignées ! Il pensa à… On dirait de petits objectifs, non ?

- Viens voir, Astruc ! Et Josiane, surtout ! D'après vous, c'est quoi ça ?

Il se retint juste à temps car il allait mettre le doigt sur ce qui ressemblait décidément beaucoup à un objectif. Au lieu de ça, il en profita pour mettre discrètement la main sur la hanche de Josiane, un peu plus sur la croupe que nécessaire. Elle ne broncha pas. Il laissa sa main peser davantage, laissant même le petit doigt glisser légèrement vers le bas…

- Coupez !

Ernest resta hébété. Dire qu'il ne comprenait rien donnait une piètre idée de la réalité. Une équipe surgie de nulle part avait envahi la pièce.

- Que… que… mais que se passe-t-il ?

- Bonjour Monsieur le commissaire, je suis Angèle.

Elle portait bien son nom la belle, pensa Ernest, l'œil tout à coup salace. Ça sert l'habitude de l'investigation quand il s'agit de détailler les charmes d'une poulette.

- Donc, Monsieur le commissaire, vous venez de participer à une installation.

- Quoi ???

- Eh bien oui. De l'art contemporain, quoi. Vous ne connaissez pas ? Vous savez, l'art conceptuel. Les poignées de fenêtres et de portes, comme vous étiez en train de le deviner, ce sont des caméras et…

Ernest n'entendit pas la suite. Il nageait dans un brouhaha, un monde où les crimes devenaient des jeux et où des metteurs en scène s'amusaient avec la police. Josiane le regardait d'un œil complice. Depuis le temps qu'il s'intéressait à elle, s'il apprenait la photo ?

- Josiane…

- Oui, Monsieur le Commissaire

- Vous m'apprendrez la photo ?

- C'est-à-dire que… je compte m'orienter vers la photo conceptuelle justement…

Ernest s'assit par terre : son univers venait de s'écrouler. Tout ça pour une photo !

 

Merci de vos commentaires

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Commentaires

  1. Tout ça à partir d'une photo.

    Bravo .
    C'est vrai alors qu'une image vaut mille mots.

    Alain

    Posté par ongalain — 24 Dec 2008, 08:09

  2. Et à l'inverse, un texte vaut mille images ! En fait, chacun existe indépendamment de l'autre, à tel point qu'il est souvent difficile de mélanger texte et photos. Ça ne peut fonctionner que s'il n'y a pas de rapport direct entre les deux.

    Posté par Didier Vereeck — 24 Dec 2008, 12:02


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