[Écrit] Reportage et processus créatif
Trempez votre plume dans la profondeur de réalité qui n'est pas toujours celle de l'exactitude des faits. Clic/agrandir
Suite à mon mini-reportage sur la neige tombée récemment en Provence (Neige en Provence…), diverses personnes m'ont demandé si c'était inventé et si j'avais préparé le texte ou si je l'avais écrit au fur et à mesure. Rien n'est inventé et je l'ai écrit au fur et à mesure. Est-ce à dire que tout est exact ?
Pas tout à fait. Il me semble que le but d'un reportage est de rendre compte d'une manière la plus honnête possible, sans pour autant rester figé à l'exacte vérité ; je ne parle pas là d'un reportage d'information journalistique qui demanderait davantage de rigueur (quoique). Comme vous allez le voir, je n'ai pris que peu de liberté avec les faits.
Là où j'ai pris de la liberté, c'est sur le déroulement des événements. Grosso modo, les choses se sont bien passées comme cela mais je ne les ai pas toutes racontées dans l'ordre exact où elles se sont produites. Cela m'a permis quelques retours en arrière qui donnent une dimension romanesque au reportage. Quand on suit le décours exact des événements, on est prisonnier de la réalité et on risque au final de la desservir par un texte sans relief.
Un reportage, c'est surtout un angle qu'il faut choisir, et c'est cet angle qui détermine la fidélité du reportage à la réalité. Dans le cas présent : neige en Provence ; événement exceptionnel ; prévu par la météo ; anticipé par personne, surtout pas par les services publics ; pagaille ; problème du pin et du manque de débroussaillage et de coupes d'éclaircie. Voilà donc l'histoire de base : quel intérêt de la raconter ? Tout le monde le sait, tout le monde en discute, chacun y va de sa théorie. Tout ça ne fait pas un angle.
Ce qui m'a semblé le plus frappant dans l'affaire, c'est le caractère bon enfant. J'ai souvent rencontré cette ambiance, elle est propre à la neige qui tombe ou qui vient de tomber. Sans doute redevient-on enfant car même en cas de grosse difficulté (avalanche, blocage de route ou d'autoroute), la plupart des gens restent calmes et souvent s'amusent, ce qui n'est pas du tout le cas quand les mêmes difficultés sont dues à la pluie.
Voilà donc quelque chose d'universel, cette bonhommie quand la neige tombe. S'appuyer dessus est un moyen de donner du corps au reportage car les petites histoires vont en évoquer d'autres chez chacun des lecteurs. Dès lors il n'y a pas besoin d'inventer, il suffit de raconter diverses anecdotes, y compris de peu d'intérêt, propres à rendre l'ambiance.
La seule liberté que j'ai prise, c'est sur le « qui dit quoi ». Dans mon histoire, cela n'avait aucune importance. Peu importe que ce soit bien le chauffeur du camion planté qui m'ait dit ça ; en vérité, c'est un autre ; j'ai bien demandé à un chauffeur, et c'est ce qu'il m'a répondu. Personne ne lui a apporté de café mais la femme avec son « caniche à talons » est bel et bien passée. Le fait qu'il n'y ait pas eu de café n'a pas d'importance car ce raccourci évoque la solidarité bien réelle qu'il y avait sur la N7.
Le reste des événements est exact sauf que je n'ai pas taillé de piste de luge. Les enfants se sont débrouillés tout seuls, je l'aurais bien fait, ayant plus d'une fois tracé des pistes de luges amusantes voire périlleuses, mais je ne les connaissais pas assez et il n'y avait pas assez de neige pour assurer la sécurité. Je leur ai juste apporté quelques blocs à la pelle.
Je n'ai pas non plus tout raconté, par exemple comment le voisin a tassé la neige sur le chemin en passant et repassant avec son quad. Cela aurait pu être amusant mais aurait alourdi. Seule chose vraiment fausse : ma femme n'a pas rapporté de champagne (mais bien du vin).
La fin est quelque peu arrangée mais le corps de l'histoire est fini. Il n'y avait pas de cantonnier au supermarché, pas plus que de femme en escarpins. Les escarpins et la jupe résument à eux seuls l'ambiance à Aix en Provence, et le cantonnier est une métaphore de la gabegie des services administratifs qui a abouti au blocage de Marseille, de l'aéroport, de la gare et des autoroutes, excusez du peu.
Si vous avez un jour quelque chose à écrire ou si vous souhaitez vous y essayer, ne cherchez donc pas à coller absolument à la réalité, cherchez plutot à traduire l'ambiance. Décrivez les événements d'une manière non linéaire, avec des retours en arrière ; point trop n'en faut cependant, le risque étant alors de trop se rapprocher du roman. N'hésitez pas à regrouper des faits si ça ne travestit pas la réalité. Il vaut parfois mieux une petite invention (le cantonnier) qu'un long discours.
Si vous hésitez encore à vous y mettre, souvenez-vous que l'essentiel est de commencer ; relisez ce court texte : Écrire : un mystère à portée de tous.
Merci de vos commentaires
> ACCUEIL
-
11 Janvier 2009 à 11:38 dans
- DE L'ÉCRIT


C'est drôle, car la question que je me suis posé n'était pas de savoir si tout était vrai...mais de savoir avec quoi tu avais pris tes photos pour les publier aussi vite.
As-tu délaissé l'argentique le temps de ce reportage? ;)
Posté par Darth — 11 Jan 2009, 14:34
Non, et c'est dommage car ça aurait été meilleur. En fait, j'ai eu les photos… dès que j'ai pu sortir en voiture de chez moi. Au même supermarché où je fais les courses, il y a un Photoservice : 1 heure après on a les photos.
Comme en plus mon scanner est en panne, j'ai fait faire un CD. La qualité est assez mauvaise mais ça suffit pour le reportage et ça va plus vite. J'ai juste mis un coup de TF/TC à 10 % (Tons clairs/tons foncés dans Photoshop) pour réduire les contrastes entre la neige et les aiguilles sombres. C'est un peu à l'arrache mais pour internet ça va.
Posté par Didier Vereeck — 11 Jan 2009, 14:41