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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Auteur] Commande et création font-elles bon ménage ?


Clic/agrandir. Je n'accepte habituellement pas de commande mais je vais sans doute réviser ma position. Ici, un graphiste souhaitait illustrer la notion de signes et d'écriture sans recourir à la calligraphie. Après lui avoir posé pas mal de questions, j'ai su où aller pour le satisfaire : la Camargue. Et j'ai fait pas mal de photos que je n'aurais jamais faites sinon.

La notion de commande est un point de polémique au sujet du statut des auteurs. Certains disent qu'un auteur ne peut pas accepter de commandes, d'autres qu'ils le peuvent en toute circonstance. La vérité est entre les deux ; à ce sujet, j'ai fait le point dans cet article : Photographe : quel statut ?. Le thème du présent article est autre, autour de la question « peut-il y avoir création s'il y a commande ».

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Depuis toujours la question s'est posée et le législateur a répondu, en autorisant les œuvres de commande au titre d'œuvres artistiques de plein droit. Le passé des arts regorge d'œuvres de commande qui n'en sont pas moins considérées comme des œuvres d'art.

Qui dit commande dit contrainte. Il faut bien reconnaître que l'auteur, quasiment par définition, n'aime pas les contraintes… mises par d'autres. Mais beaucoup d'auteurs s'imposent à eux-mêmes des contraintes de tous ordres : matériel spécifique (le mythique 50 mm comme religion), lieu particulier et par exemple toujours identique, style fondé sur une approche technique particulière, etc. Il est impossible de tout lister car il y a autant de systèmes de contraintes que d'auteurs.

Beaucoup n'appellent pas ça contraintes mais choix, ce qui revient exactement au même. La contrainte, ou le choix si vous préférez, est de nature à stimuler l'esprit créateur. J'ai bien dit créateur et non créatif. Le créatif est celui qui explore les possibles sans contrainte (créatif en publicité, par exemple), le créateur est celui qui construit une œuvre sur la base de la contrainte.

La différence est de l'ordre de l'opposition virtuel/réel : la créativité est virtuelle (elle ne deviendra réelle qu'une fois choisie, et pourra alors demander création) et la création est réelle. Or dans le réel, il y a nécessairement des contraintes, qu'on les choisisse ou non.

Dès lors qu'il est établi qu'on ne peut créer sans contrainte, est-il possible de créer dans un cadre de contrainte imposé par d'autres, c'est-à-dire pour une commande ?

Pour répondre, je vais faire un petit détour par l'écrit. Peu de gens le savent mais plus de 80 % des livres qui sortent chaque année sont des œuvres de commande (chiffre de 2005). Au passage, l'auteur est rémunéré en droits d'auteur, ce qui semble indiquer qu'il n'y a pas de raison qu'il n'en soit pas de même en photo. Tant que j'y suis, cassons un autre mythe : la proportion de livres publiés après que l'éditeur a reçu le manuscrit par la poste est de 2 %.

On le voit, à l'écrit il n'y a pas grand-chose de spontané. On peut se demander s'il n'y a pas un rapport direct entre la proportion de commandes et celle de navets… L'édition est devenue une approche marketing où on ne fait pas le livre qu'on a envie de faire mais celui qu'on croit pouvoir vendre. Mais ceci est un autre débat. Il est des cas où les commandes aboutisssent à des œuvres magistrales.

Si tout se passe bien, et que l'auteur rencontre un véritable éditeur au sens ancien du terme, une relation de création s'installe entre eux. L'éditeur a un rôle de pygmalion. Il pousse et soutient son auteur, pointe ses défauts et qualités, le contraint à s'améliorer. Si l'harmonie est parfaite, il n'est pas anormal que l'éditeur, qui est extérieur et a une vue d'ensemble, ait l'idée de thèmes sur lesquels il va lancer son auteur. Le bon auteur ne les acceptera pas tous ; il les discutera sans doute. Au final, il aura créé une œuvre qu'il n'aurait jamais produite en restant seul maître chez lui.

À travers ce détour par l'écrit, je voulais dire qu'à mon sens, une commande peut entrer dans le processus créatif d'un auteur si et seulement si une relation de connivence s'établit avec le commanditaire. On me rétorquera qu'il est tout à fait possible de faire une commande ponctuelle sans avoir de relation autre que commerciale avec la personne. C'est vrai ; mais une approche éditoriale de la commande en photo serait souhaitable, il me semble. Je crois qu'on pourrait voir des choses qu'on ne voit pas aujourd'hui, auxquelles on ne pense pas, qui seraient issues de la rencontre de deux personnes, donc de deux univers, deux modes de pensée et sensibilité, etc.

De ces réflexions, on peut tirer des conclusions et un comportement. Le photographe qui reçoit une commande gagnerait à ne pas se contenter des consignes et d'un bref entretien. Il devrait littéralement cuisiner le commanditaire, lui poser des tas de questions, afin de tenter d'appréhender un univers qui n'est pas le sien. La rencontre de ces deux univers produira certainement d'autres types de photos.

C'est donc une démarche d'auteur que d'apprendre à s'imposer, que de savoir questionner. Cela demande du bagoût et plus encore, de la curiosité. Il est utile de s'intéresser aux gens en général et à l'autre en particulier. On peut apprendre à poser des questions, soit en faisant des stages de communication (type PNL) ou de journalisme, soit en étudiant la philosophie ou plus simplement en lisant des polars… Je vous ai raconté à quel point j'avais été surpris des questions précises d'Anne Kerveline ; la nouvelle qu'elle a écrite (La queue du chat) est une œuvre liée aux circonstances (conversation entre amis), elle aurait tout à fait pu être une œuvre de commande.

Avantage d'une telle démarche de communication et de questionnement, le photographe qui le fait redevient libre. Il transforme une contrainte extérieure approximative (la commande qui tient en une ligne) en une série de contraintes intérieures : les questions qu'il se pose suite aux questions qu'il a posées à son interlocuteur.

Nouvelle perspective pour vos commandes, peut-être ?

Merci de vos commentaires

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Commentaires

  1. En voilà une bonne problématique !

    Déjà quand on parle contraintes, je pense à la poésie... (non non, je ne fais pas exprès de parler "écrit" quand je suis sur ton blog mais... comme tu l'auras sans doute deviné, j'ai écrit pas mal aussi, j'écris plus ou moins mais j'écris... bref.). Incroyable comme les rimes peuvent être une prison ou un espace de créativité selon que l'on sait saisir les bénéfices de la situation ou non, être inspiré etc... Tant de fois l'idée vient de la contrainte comme le mot au vocabulaire riche et tellement adapté vient de la rime ou du rythme des vers !

    Alors pour la contrainte, je dis ouiiiiiiiiiiii !

    Pour ce qui est de la commande, bien entendu on peut créer en ayant certaines contraintes... plus ou moins sans doute selon les individus. Il me semble que trop de contraintes ou des contraintes mal adaptées à l'artiste peuvent être assez castratrices, mais généralement, un client choisi un artiste pour ce qu'il connaît de lui, et l'on peut supposer que ce n'est pas ensuite pour bloquer toute création ! Si la sensibilité est commune, alors la contrainte ira dans le sens de pousser plus loin le créateur dans ses retranchements et sera bénéfique !

    Je ne sais pas trop ce que tu veux dire par "une approche éditoriale de la commande photo" mais ce que je ressens en ce moment, c'est l'envie, et même le besoin de savoir si ma photo va être placée à droite ou à gauche d'une page, comment sera la compo graphique etc... je me suis même prise à proposer un modèle de compo graphique à un éditeur et un graphiste avant la prise de vue pour "savoir où j'allais"... en fait il s'avère que parfois on ne peut pas toujours respecter ses propres contraintes, et que l'on travaille sans cesse à faire des concessions pour coller à la contrainte ou au contraire passer outre, mais, toujours, pour correspondre au besoin du client.
    D'ailleurs, pour ce projet de livre, on m'a désigné des zones franchement horizontales, quasi panoramiques... pour moi qui fais 75% de photos verticales, ce n'était pas un cadeau !
    Mais cette contrainte s'est avérée utile et m'a poussé à proposer quelque chose d'original et de nouveau !

    Sur le travail de communication entre le photographe et le client (le lien avec la PNL est intéressant !) on pourrait en dire bien long ... mais tu vas encore croire que je tente de te piquer ton blog !!! ;)
    C'est le travail d'un professionnel d'être à l'écoute de son client et même au delà ! Il faut souvent lire entre les lignes, deviner, lui désobéir, proposer pour le satisfaire au mieux...
    Pour conclure, on pourrait dire qu'au dela de la communication, c'est la rencontre entre le client et l'artiste qui fait la réussite d'un projet non ?

    Allez, désolée pour la longueur encore, tu n'as qu'à pas évoquer des sujets intéressants d'abord !!! :p
    Bonne soirée !

    Posté par Anne-Laure — 19 Jan 2009, 22:11

  2. C'est intéressant comme discussion...Il me semble que l'emploi du terme "commande" ici est bien plus représentatif de ce qui se fait à l'écrit que pour les images. Mais sans qu'il y ait de bonnes ou vraies raisons derrière...je ne sais pas pourquoi.

    Côté commande "vagues", essayer de deviner ce qui sera recherché m'a parfois amené à prendre des images qui ne me convenaient pas : au final ça n'a été une réussite pour personne...Je me suis par exemple appliqué à suivre les consignes pour une couverture "Dévoluy" : paysage pas trop "sauvage", végétation, couleurs, format carré, ... aucune de ces images n'est parue même en vignette dans le magazine, et c'est une photo purement minérale et déserte, vertigineuse, qui a de plus été recadrée dans un format horizontal, qui a été choisie...

    Une autre anecdote à propos des contraintes...à l'occasion de la maquette d'Objectif Nuit Didier après avoir parfois pesté contre des images cadrées trop serrées ou autres "défauts" compliquant ou empêchant leur insertion dans l'ouvrage m'avait donné quelques conseils "de graphiste" (du type prévoir des cadrages horizontaux ou verticaux, de l'espace, ...). Que je suis, en pratique, incapable de suivre : quand je fais des images je ne pense pas "publication" mais seulement composition, harmonie, ... en respectant seulement mes goûts..
    Et pour "Vercors" l'éditeur a de nouveau "fait avec" : image paraissant telles quelles, petits ajustements, et aussi recadrages sauvages..Finalement, le résultat semble convenir.

    Je suis peut-être trop individualiste...mais en même temps, je pense que discuter avec un éditeur peut amener quand même, sur le long terme, à évoluer. Mais je n'y crois pas trop pour une commande précise à court/moyen terme, en tout cas me concernant..

    Posté par GLaG — 19 Jan 2009, 22:58

  3. Pas de problème pour parler écrit sur mon blog, justement j'hésitais à le renommer pour ajouter l'écrit…

    En fait dans tout écrit il y a des contraintes ; la poésie en rimes, tu en as parlé - je préfère jouer sur le rythme et être libre de rimer ou pas, mais au fond ça revient au même question contrainte ; la chanson a ses propres règles ; le roman a une construction (d'où le nouveau roman pour s'en affranchir) à tel point que ça a été décortiqué dans le livre Morphologie du conte, par exemple ; et les personnages tendent à vivre leur vie et à échapper à leur créateur.

    C'est vrai qu'il faut spécifier que seule une « bonne » commande, dans l'esprit du photographe, peut concourir au processus de création.

    Par démarche éditoriale, je n'entendais pas ce que tu exposes, qui est à mon sens dangereux si tu ne te formes pas (maquettiste ; on peut se former en travaillant avec eux). Je parlais en fait de la relation auteur-éditeur quand elle se passe bien. Cela suppose que celui qui passe commande soit capable de coacher le photographe sans l'encadrer, et que le photographe soit capable de poser assez de questions pour comprendre en profondeur le souhait de l'autre. J'y pense, les graphistes sont des maîtres en terme de création sur commande.

    Anne-Laure, n'hésite pas à squatter mon blog, comme tu le dis, ce n'est pas du tout le cas et tes réflexions et réactions sont intéressantes ! Au sujet de la PNL… je l'ai enseignée…

    Posté par didier Vereeck — 20 Jan 2009, 18:05

  4. Guillaume, ton impression est d'autant plus fondée que j'ai voulu parler de l'écrit pour exposer un mode de commande qui pourrait avantageusement, dans certains cas, être appliqué à la photo.

    Mais imagine quelqu'un qui a bien analysé ton style et qui parmi tes images, t'explique qu'il souhaite en avoir des comme-ci plutôt que des comme-ça, et qui t'explique pourquoi. Il est possible qu'il te fasse voir quelque chose de ton style que tu n'avais pas vu, du moins, pas clairement. Dès lors, par sa commande, il ouvre une voie, ou la confirme. Une telle commande peut être positive mais je reconnais qu'elle est rare. D'ailleurs plus qu'une démarche liée à l'écrit, elle est liée à l'édition.

    Au sujet des cadrages, larges, j'ai un secret… un viseur 92 % ! Car moi non plus, je n'arrive pas bien à cadrer large sur le terrain. Quant à multiplier vertical et horizontal, je l'ai fait à une époque mais le problème c'est qu'ensuite j'ai tendance à éliminer l'un des deux ! Au sujet des images vides, c'est l'inverse : j'ai tendance à en faire (mes recherches d'à-plats façon peinture) et… à ne pas les garder. Ce qui me pousse à les garder est justement la perspective de l'édition.

    Que tu sois individualiste me semble évident ! Ce n'est certainement pas un défaut pour un auteur, du moment qu'il écoute. Il fera à sa guise et intégrera peu à peu ce qui a été dit. Il est d'ailleurs possible que le travail de commande fasse évoluer par la suite et pas nécessairement sur le moment.

    En tout cas, merci à vous deux pour vos contributions constructives !

    Posté par didier Vereeck — 20 Jan 2009, 18:14

  5. C'est drôle, j'ai lu cet article aujourd'hui et les commentaires qui vont avec, et quelque chose m'a sauté au yeux. Ceux qui on l'habitude d'être publié on une visons des choses précise et réagisse en fonction.

    Je m'explique, comme tu le sais, je ne vie pas de la photo, très loin de là, c'est une passion, et quelque fois j'obtiens des publications.

    Parfois même des commandes (pour des cartes postale notamment...etc )

    Chaque fois que j'ai eu des commandes, la demande était assez précise.

    Et j'ai jamais vu ça comme une contrainte, mais comme un challenge!

    "Franky, est-ce que tu peux y arriver?"

    Alors, c'est vrai, j'ai pas d'impératif, et je peux prendre le risque de ne pas plaire. Mais mon but est tout de même de réussir ce petit défis.

    Alors, je préfère presque une commande à un travail ou je suis libre 100%.

    Dans le travail ou je fais ce que je veux, je suis heureux de laisser aller ma fantaisie, mais il manque le petit défis pour pimenter la chose.

    Je n'ai jamais vu non plus une contradiction avec le fait qu'il y ait de la créativité. C'est peut-être juste qu'elle prends un autre sens?

    J'imagine que mon point de vu est à cent lieux des préoccupation d'un auteur.

    Bref, c'est marrant.

    Désolé si j'ai été le seul à me comprendre, j'ai l'impression que ce que je raconte n'est pas très clair.

    Posté par Darth — 20 Jan 2009, 21:44

  6. Darth, ce que tu écris est clair. Il me semble que la différence entre les auteurs et toi, comme tu dis, ne tient pas au fait d'être habitué à être publié ou non, même si ça peut jouer. Je pense qu'il s'agit plutôt de la différence entre un photographe généraliste (toi), qui s'intéresse à tout, et un auteur qui s'est centré sur un ou plusieurs sujets déterminés, qui a un style très personnel dont il ne souhaite pas sortir.

    Posté par Didier Vereeck — 21 Jan 2009, 16:43


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