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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Contes et fables] Il suffit de trois pommes…



 
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– Dis, Hair Grand papa…

Le vieillard chevelu sourit de toutes ses dents. Malgré son âge indéterminé, l’homme était bien pourvu : cheveux longs, barbe, dents, rides. Le tout cent pour cent naturel s’il vous plaît.

– Pourquoi tu ris, Hair Grand Pap ?
– Parce que tu prononces R’Grand’Pap’ à l’anglaise. Je suis arrière-grand-père, pas Hair Grand…

Thomas ne comprenait pas tout mais il écoutait religieusement son arrière-grand-père. Dans la famille, tout le monde écoutait l'ancêtre. Dès qu’il prenait la parole, le silence se faisait. Seul Grand-Papa soupirait parfois, énervé à telle ou telle évocation que lui seul comprenait.

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Le vieil homme était assis à côté de son petit-fils. Ils se tenaient souvent ainsi à ne rien faire. Thomas posait des questions qu’il oubliait aussitôt et le vieillard chevelu se dispensait souvent de répondre. Mais quand c’était important, il ne perdait pas l’occasion d’éveiller l’âme en demande.

Ils étaient assis sur le vieux mur qui bordait le verger. Thomas était fatigué d’avoir joué à lancer des pommes et à courir autour des arbres. Ils avaient fait les Indiens et Ar Grand Pap était le Grand Sachem. Après s’être bien amusé lui aussi, le vieillard goûtait le moment de chaud septembre avec intensité.

– Tu vois Thomas, ces pommes, là, à terre…
– Tu veux que j’aille te les chercher, Ar Grand ?
– Non, non, repose-toi. Tu vas voir, il suffit de bien regarder…

Le vieil homme jeta un clin d’œil amusé au loupiot dont l’intelligence des choses l’émerveillait. Il comprenait tout, du moins, ce qui était important.

– Tu vois, là, ces trois pommes, Thomas ?
– Oui, celle-là est bonne à manger, mais les autres… Carrément pourries, beurk !
– Doucement, doucement, Thomas. Tu mangerais celle de gauche, là ?

Thomas hésita car il connaissait bien son arrière-grand-père mais il répondit tout de même spontanément.
– Ben oui !
– D’après toi, pourquoi elle est tombée ?
– Parce qu’elle était trop vieille ?

La réponse avait fusé et le vieil homme avait ri. Oui, c’était une possibilité, ce qui est vieux finit par tomber, mais le rire clair du chevelu suffit à Thomas pour comprendre que ce n’était pas la bonne réponse.

– Euh…
– Bien, on verra plus tard. Et celle qui est juste à côté, alors ?
– Ah, ben celle-là, elle est pourrie, hein ! Beurk ! Elle est pourrie parce qu’elle est tombée !

L’intelligence du petit Thomas fonctionnait à plein et le vieil homme la regardait fonctionner comme on regarde un moteur sous son capot transparent ; et mieux, même, car il ne voyait pas seulement les rouages.

– Dis, Thomas, et si elle n’était pas pourrie parce qu’elle est tombée mais pour une autre raison ?
– Elle pourrait être tombée parce qu’elle est pourrie ?

Le vieil homme rit d’admiration devant le fonctionnement bien huilé de la caboche.
– Oui, mais ce n’est pas tout à fait ça.

Il se leva et sortit son couteau. Thomas le suivit comme s’il avait été aimanté. Il s’agenouilla à côté de son arrière-grand-père.
– Tiens, coupe en deux cette pomme apparemment intacte.

Tout fier et un peu intimidé, Thomas s’empara du Laguiole d’Ar Grand Pap, un honneur.
– Ah, beurk, y’a plein de vers !

Le vieil homme s’était levé et il saisit une belle pomme qui semblait ne plus tenir à l’arbre pour longtemps.
– Tiens, Thomas, coupe aussi celle-là, qui allait bientôt tomber.
– Ah ! Y’a aussi un ver !

Nul besoin de discours, le vieil homme savait que Thomas avait compris pourquoi la pomme était tombée.
– Maintenant, coupe celle-là, qui était par terre.
– Mais elle est toute pourrie !
– Comme ça, tu sauras pourquoi elle est pourrie.

Carrément dégoûté, Thomas s’arrangea pour ne pas toucher la pomme.
– Ahhh ! Beurk beurk beurk ! C’est tout pourri et en plus, y’a des vers.

Le vieil homme prit son Thomas par la main et ils retournèrent s’asseoir sur le mur. L’enfant gigotait, ça s’agitait dans sa caboche. Le chevelu attendait que le flot des pensées se calme, que la compréhension des faits soit claire.

– Tu vois, Thomas, il suffit de trois pommes.

Thomas comprenait. celle sur l’arbre qui avait un ver, celle qui était tombée et avait plein de vers, et celle qui était pourrie aux vers.

– Mais Ar Grand Pap, dans celle qui est toute pourrie il y a pas que des vers ?
– Non, il y a surtout des bactéries.
– Les bactéries, c’est du pourri ?
– Les bactéries mangent la pomme et il reste le pourri.

Thomas se jura de toujours couper une pomme avant de la manger. S’il avait un ver et devenait tout pourri ?

– Tu vois, Thomas, il y a de belles pommes sur l’arbre. Des beaux fruits. Tu sais que le fruit, c’est aussi un mot pour dire le travail ?
– Ouais ! Fastoche ! Mme benoît, elle dit toujours que si on travaille bien on récoltera de beaux fruits !
– Voilà, voilà. Eh bien si tu triches ou si tu profites du travail d’un autre, tu deviens le ver.

Thomas resta coi. Il réfléchissait ou plus exactement il n’osait pas réfléchir.
– Mais alors Ar Grand Pap… Bruno il a copié sur moi le dernier devoir…
– Il a eu une bonne note ?
– Ben oui mais si à la fin il a une pomme pourrie ?
– Voilà, Thomas, tu sais maintenant. Des hommes travaillent et font de belles choses. D’autres veulent en profiter.
– Ce sont des vers !
– Oui, mais ça ne se voit pas tout de suite. Alors d’autres viennent car ils aiment les vers…
– Et à la fin tout est pourri !

Le vieil homme regarda son Thomas. Il savait que son intelligence vive et logique n’était pas une exception. Il se demanda juste comment l’humanité pouvait être ce qu’elle était alors qu’il y avait des millions de petits Thomas. Tout ça l’attristait. Plus il y avait de beaux fruits et plus il y avait de vers.

Thomas avait l’air d’avoir peur, tout à coup.
– Mais quand c’est pourri, c’est par terre que ça pourrit ?
– Si on veut, ça dépend, c’est une image.
– Oui mais l’image, c’est des pommes !

Le vieil homme étonné regarda Thomas. Il ne savait où il voulait en venir mais il faisait confiance aux fulgurances de son jeune cerveau.
– Mais alors Ar Grand Pap… Papa a dit que sur la terre, tout était pourri. La Terre, elle risque de tomber par terre ?

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Commentaires

  1. Wouaw, ce petit Thomas a une vision des choses qui laisse penseur.

    MAGNIFIQUE et crois moi, c'est dit avec le cœur!

    Posté par Darth — 23 Jan 2009, 23:24

  2. Vraiment très joli !
    J'aime la manière dont tu retranscris à la fois l'innocence et l'intelligence...! Bravo !

    ... et comment on fait pour pas se faire bouffer ?! :s
    Est-ce qu'on est aussi impuissants qu'une pomme ?
    Est-ce que tout le monde est le ver de quelqu'un d'autre ?...

    Dans cette société, c'est tellement chacun pour sa pomme...

    Posté par Anne-Laure — 24 Jan 2009, 15:07

  3. Merci de ce compliment Darth, ça me fait d'autant plus plaisir que j'ai hésité à le publier. Comme c'est un site photo. Mais bon, je suis surtout auteur, que ce soit écrit ou photo, et puis j'avais dit que je mettrai davantage de textes personnels.

    Posté par Didier Vereeck — 24 Jan 2009, 19:52

  4. Anne-Laure, je n'ai pas de réponse à ton épineuse question si ce n'est que ça fait partie de l'homme (un côté profiteur). À part regarder en soi et le constater, ce qui permet ensuite de le voir chez les autres sans le juger, je ne vois pas. ce qui n'empêche pas d'œuvrer pour le dénoncer car l'évolution humaine ne consiste pas à suivre ses démons !

    C'est un peu pour toutes ces raisons que j'ai choisi le conte, afin de ne pas dire les choses d'une manière directe.

    Des contes… il y en aura d'autres, notamment avec le petit Thomas !

    Posté par Didier Vereeck — 24 Jan 2009, 19:56


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