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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Nouvelle] Rue Duquenne


 

 

Le secret même minime, de peu de durée ou pour faire une surprise est le luxe vain et dérisoire de qui n'a pas pris conscience du point auquel la vie est éphémère. Clic/agrandir

Une petite nouvelle (5-6 minutes de lecture) qui je l'espère vous remuera le cœur…

Elle avait quinze ou seize ans et lui… disons dix de plus.

Elle passait toujours dans la même rue, elle était belle ou bien on ne savait pas, disons que c’était une jeune fille.

Il était toujours là quand elle passait, il lui disait bonjour et il lui souriait. Elle lui souriait et ils se souriaient de plus en plus, jusqu'à ce jour.
– Bonjour Mademoiselle.
– Bonjour Monsieur.

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Ils avaient fait un bout de chemin, et ça devait même être un sacré bout de chemin, oui. Ils ne se parlaient pas mais tout était dit. Puis au contraire, ils se mirent à parler. On les voyait chaque jour passer dans la même rue à la même heure, le cafetier les saluait. Il sortait toujours sur le pas de sa porte, quand il les voyait il était radieux comme s’il avait vu des anges.

Ils déambulaient depuis des années maintenant, et ils disparaissaient un long moment, puis ils déambulaient à nouveau dans l’autre sens. Le cafetier les regardait passer, radieux à l’aller, un air entendu au retour, et ça lui servait de bain de jouvence, apparemment.

Les années passaient et ils se disaient toujours Bonjour Mademoiselle, Bonjour Monsieur. Il lui parlait de sa femme, elle lui parlait de la rue Duquenne. Ça devait être important. Il comprenait ça, un amour à cet âge, ça devait être important. Il n’était pas jaloux, on aurait pu croire que le premier amour de la jeune femme, c’était lui, mais non, le plus important, ça avait tout de même l’air d’être la rue Duquenne.
– Vous aimez tant que ça, rue Duquenne ?
– Oui, oh oui.
– Et lui, il vous aime ?
– Oh oui.

Silence, c’était le silence leur lieu d’échanges. Elle avait juste ajouté dans un souffle pesant, un souffle léger aussi, avec l’espoir de ses vingt ans : « Mais il n’est pas disponible ». Qu’importe, ils avaient continué leurs rendez-vous. 

Vingt-un ans, oui elle avait vingt et un ans déjà, Dieu que l’amour passait vite. Ils se voyaient tous les jours depuis cinq ans. Tous les jours, ils marchaient dans cette même rue, ils disaient bonjour au cafetier, et ils allaient à leur hôtel, rue Duquenne aussi, elle était longue, cette rue Duquenne. Et au rez-de-chaussée sur cour de ce petit hôtel avec véranda, ils se fondaient dans leur amour sans limites connues. Ça durait des heures et ça n’avait rien d’une performance, oh non, juste une tendresse qui prenait son temps, qui allait et venait tranquillement, crescendo piano, jusqu’à ce que leurs vagues ne fassent plus qu’un océan. Avec sa femme il n’aurait pas pu faire ça, il aurait fait l’amour, pas été l’amour. Juste bien, rien à dire, durée et tendresse réglementaire, mais l’amour classique et leur océan à eux ça n’avait rien à voir.

La jeune fille était partie depuis quelque temps. Longtemps. Ses études sûrement, ou un premier job. Il l’attendait au café, il regardait la rue. Elle ne serait pas rentrée dans le café, il le savait, il attendait simplement qu’elle passe. Le cafetier soupirait en le voyant se perdre les yeux dans la rue.

Et puis elle était revenue. Ce n’était pas un véritable événement, il n’en avait jamais douté, il avait simplement patienté. Du café, ils avaient fait marche arrière jusqu’au point où ils se retrouvaient d’habitude. Ils s’embrassèrent longuement avec leur tendresse qui était déjà leur océan. Leurs baisers, c’était comme faire l’amour.

Et puis ils avaient marché et elle lui avait expliqué. Ils ne pouvaient plus aller à leur hôtel. Il avait compris.
– Il est beau ?
– Assez, oui.
– Il a votre âge, j’imagine.
Elle rit.
– Oh non, il a peut-être dix ans de plus, comme on dit.

Il fut rassuré de la voir en de bonnes mains. il ne posa pas de question sur les « dix ans, comme on dit ». C’était leur expression à eux, pour se rassurer peut-être. Dix ou vingt ans qu’importe quand on a un amour d’océan.

Mais l’océan allait être vaste aujourd'hui qu’il serait tout seul dedans. Il pleurait, des larmes qui coulaient toutes seules, toutes les larmes de la terre et même de l’univers passaient dans ses yeux grands ouverts.

Elle le regardait et elle pleurait aussi à l’intérieur, cet homme-là vous ouvrait le cœur et votre cœur ne devenait plus que larmes.

Il lui avait demandé s’ils pourraient se voir une fois « comme avant ». Elle lui avait dit oui, « pour fêter mes vingt-huit ans » et lui, il avait pensé à leurs treize ans de drôle de bonheur. Il l’avait encore un peu questionnée.
– Vous êtes heureuse ?
– Oui. C’est rue Duquenne, vous savez ?

Là, tout était dit. Si c’était rue Duquenne, alors l’amour d’enfance était devenu disponible et ça, c’était beau, sûrement. Il s’emplit de joie pour elle, au milieu de ses larmes.

L’attente avait été un peu longue mais le jour de ses vingt-huit ans, elle était là et ils s’embrassèrent comme avant, mieux qu’avant, il avait du mal à croire qu’elle aime un autre tant elle l’aimait lui, mais c’était comme ça.

Ils étaient passés devant le cafetier mais ils avaient tourné à droite au coin de la rue. À gauche il y avait la rue Duquenne et bien sûr on ne pouvait plus y aller. Ils avaient trouvé un autre hôtel mais il n’y avait pas de véranda ni de petite cour. Ils avaient roulé dans leur océan et c’était… comment c’était, oui ? Plus mûr, peut-être, comme si leur amour était plus vrai. Elle était devenue femme depuis longtemps, mais là, il y avait autre chose, c’était comme leur nuit de noces. Elle semblait l’aimer davantage si c’était possible. Mais non, ce n’était pas possible, elle en aimait un autre.

Le temps passa, ils ne se voyaient plus, bien sûr. Il attendait dans le café mais les semaines passaient et on ne revoyait pas la jeune femme. La rue s’ennuyait. On en parlait car partout alentour, leur amour manquait.

Le temps passa puis elle revint dans la rue. Elle arpenta la rue. Le cafetier l’appela.
– Mademoiselle, entrez, j’ai quelque chose pour vous.

Elle entra timidement. C’était le café de son amant et elle n’y était jamais entrée, il lui avait dit qu’il y retrouvait sa femme le soir.
– Mais euh… Elle hésitait… Euh, sa femme n’est pas là ?
– Sa femme ?

Pas besoin d’en dire plus, elle comprit d’un coup, la femme inventée pour la préserver elle de trop aimer cet homme plus âgé qu’elle. Le cafetier dansait d’un pied sur l’autre, il se cramponna à sa mission.
– Tenez, une lettre pour vous. On n’avait pas votre adresse, alors le notaire m’a demandé de vous la remettre si vous passiez. Il faudra le contacter, vous savez, pour signer les papiers.

Elle était dans un océan de larmes mais pas une n’était visible. Elle comprenait tout mais elle restait figée. Pas difficile de comprendre, la dernière lettre et le suicide d’amour déçu. Le cafetier la regardait avec du regret.
– Vous savez, nous aussi, on l’aimait. Depuis qu’il est mort, ma femme pleure tout le temps. Elle dit « Il a ouvert mon cœur et il est parti avec la clé ».

Oui, c’était exactement ça qu’elle ressentait. À elle aussi, il avait ouvert le cœur. Elle regarda sa clé, rue Duquenne.

Elle marcha lentement dans la rue, ouvrit la « rue Duquenne », traversa la véranda. Pourquoi ne lui avait-elle pas dit ? Elle s’assit sur leur perron. Leur hôtel était à elle maintenant, elle avait tout fait refaire à neuf, ça avait été long de transformer un hôtel en maison, elle allait le chercher pour lui faire la surprise mais… L’hôtel était à elle, tout ça pour leur océan, mais d’océan il ne lui restait plus que les larmes. « Il a ouvert mon cœur et il est parti avec la clé », mais la clé, c’était elle qui l’avait eue. Elle avait voulu lui faire la surprise et elle resterait avec ses larmes pour l’éternité. Elle resta assise, elle resterait assise et les larmes coulaient, couleraient, couleraient encore, des flots ininterrompus. La rue Duquenne avait enfin été disponible, refaite à neuf mais son cœur se délabrait. Les larmes coulaient, elle ne se nourrissait plus, elle trouva juste la force d’écrire ce qu’il fallait pour le notaire. Elle ne voulait pas que la rue Duquenne redevienne disponible, elle resterait le temple de leurs larmes.

Si vous avez aimé cette nouvelle, n'hésitez pas à l'offrir : elle est parue sous forme de Livre carte postale, une agréable façon d'envoyer un message pour 5 euros :

> Rue Duquenne, une nouvelle de Didier Vereeck ; couverture : peintures de Béatrice Testet
 

 
Merci de vos commentaires

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Commentaires

  1. Hum je t'avoue que je n'aime pas trop ce genre d'histoires... c'est porteur de trop de tristesse et de regrets...
    Bien sûr, on était prévenu dès le début avec ta petite introduction, on savait où tu voulais en venir, où elle voulait en venir, et bien sûr c'est là pour nous faire réagir, mais pour moi c'est trop triste quand même.
    J'aime les histoires qui finissent bien et juste avoir assez peur que ça finisse mal pour que ça remue des émotions et que ça fasse réagir mais quand même tout rattraper par une pirouette à la fin...
    Je suis un peu naïve moi et j'aime les histoires qui finissent bien. ;)

    Mais le texte est superbe, le cheminement, l'écriture... Beaucoup d'âme dans ce que tu écris... toujours !

    Bonne soirée à toi ! :)

    Posté par Anne-Laure — 01 Fev 2009, 22:31

  2. Je comprends tout-à-fait que tu n'aimes pas lire des choses tristes mais je ne fais que relater la vie, et les conséquences d'un vice assez répandu, le non-dit, qui va de l'incapacité à dire quelque chose jusqu'au mensonge caractérisé, en passant par l'envie de faire une surprise, comme ici.

    Mais tout ce qu'on laisse en suspens peut nous revenir dans les dents.

    Combien ont quitté leur femme le matin sans l'embrasser et lui dire je t'aime, ou pire fâché, et ne l'ont plus revue ? Un accident étant si vite arrivé. Je crois que c'est Pierre Perret qui racontait des histoires de ce type, je ne sais plus s'il n'avait pas lui-même eu une frayeur. J'avais une vingtaine d'années et ça m'a marqué !

    Ensuite sur un plan plus profond par rapport à l'écriture, je pense que les choses tristes nous ouvrent le cœur. Et pourquoi pas, nous permettent de pleurer un peu, voire un bon coup, ce qui ne peut pas nous faire de mal. Après des larmes de tristesse notre ciel intérieur se dégage et notre cœur reste ouvert quelque temps.

    Posté par Didier Vereeck — 02 Fev 2009, 12:34

  3. Un peut comme Anne-Laure, j'avoue que j'ai de la peine avec les histoires qui finissent mal.

    Rien avoir avec ton écritures, (que j'apprécie de plus en plus) simplement, j'ai la pensée à l'américaine, et les happy end son pour moi une petite source de bonheur.

    Après, ton explication (celle que tu as fait pour Anne-Laure) est juste, mais j'avoue que cela ne change pas ma façon d'aimer les fins heureuse...bien qu'elle m'ait fait réfléchir ;)

    Posté par Darth — 03 Fev 2009, 10:55

  4. Je dois dire que de mon côté, je n'ai pas peur des fins hard, car je les trouve conformes à la vraie vie. Mais on me l'a souvent reproché. Promis, je vous mettrai également des histoires qui se terminent bien !

    Quoi qu'il en soit, si ça t'a fait réfléchir, alors l'un des buts est atteint. De l'émotion et une situation, comme l'est j'espère ma nouvelle, et aussi bien cela nous marque et ensuite on n'agit plus pareil…

    Posté par Didier Vereeck — 03 Fev 2009, 17:39

  5. En tout cas merci à vous deux pour vos compliments ; ça m'encourage à publier davantage d'écrits sur ce blog…

    Posté par Didier Vereeck — 03 Fev 2009, 17:40


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