Tous les dixièmes de secondes…
Titre de la photo : Dernier souffle avant les ténèbres. Clic/agrandir
Voici à votre lecture le second des Contes de Thomas.
C'est parfois dans les moments difficiles que le meilleur apparaît…
Thomas pleurait, pleurait, pleurait encore et encore. Le gros chagrin ne semblait jamais devoir passer.
– Il est fou !
« Fou », il n’avait que ce mot-là à la bouche. Il l’avait même dans le sang, dans le corps tant il gigotait comme un diable pris de fureur.
– Il est fou !
Le cri était si terrible qu’il semblait devoir se propager à toute la planète. On imaginait volontiers le cri éclater jusqu’aux confins des mondes connus, sans rien perdre de sa force. Peut-être même en gagnant de la force, tant le cri avait déjà été poussé par d’autres. Mais là, ce serait tout de même rêver : ce n’est pas parce que ce cri avait été poussé depuis la nuit des temps qu’on était sortis de la nuit.
– Il est fou !
Le cri était encore plus terrible, si c’était possible. Thomas se débattait en lui-même. Ar Grand, son arrière-grand-père, restait là, paisible mais pas impassible. Il attendait, comme toujours. Attendre était ce qu’il savait le mieux faire. Des orages il en avait vécus, puis finalement la paix était venue.
Attendre était la clé. Attendre, l’œil tendre, tendre la main à son petit-fils, voilà ce qu’il savait le mieux faire. Et à bien y regarder, c’était beaucoup.
– Il est fou !
Le cri était moins disproportionné par rapport à la taille de la bête – pardon, de Thomas. Non qu’il s’épuisât mais les émotions, qui allaient et venaient, tendaient à s’en aller. Le vieux attendait.
– Il est fou…
Le cri se termina en sanglots, rien qui n’augure cependant la fin de la crise du cri, car les cycles cris-sanglots s’étaient succédés depuis une heure. Le vieil homme avait contemplé sans intervenir. Il en fallait un grand cœur, pour recevoir en pleine poitrine tant de désespoir et rester ouvert.
– Il… il est… fouou…
La voix de Thomas se mourait et avec elle, peut-être, le désespoir. La fatigue, la lassitude avaient eu le dessus. Le désespoir resterait, enkysté quelque part, mais il n’y aurait plus assez de force pour l’expulser, et encore moins pour le déloger de sa forteresse. À moins peut-être qu’un arrière-grand-père…
– Ar Grand… Pourquoi il est fou ?
La caboche reprenait le dessus mais Ar Grand ne s’en laissa pas compter. Une caboche, ça n’avait jamais bien su traiter une émotion, alors un désespoir…
– Il…
Thomas butait sur le « il », maintenant. « Il », c’était Garcia, le gros dur de l’école. Bagarre d’écolier ? Non, ça, c’était à l’époque ancienne où on s’affrontait. Il y avait des coups mais pas ce qui était arrivé aujourd’hui. La mode était au sournois.
– Adrienne, elle reviendra plus.
Au milieu d’un flot inouï de larmes, la phrase était tombée comme un couperet. Non, petit Thomas, Adrienne ne reviendra plus. Elle t’aime toujours, mais Garcia l’a poussée du haut des escaliers, juste parce qu’il était jaloux.
Ar Grand soupira. Il n’avait qu’un soupir à offrir à l’inexplicable. Et un sourire aussi, mais pas trop fort le sourire. Il fallait juste encourager Thomas, lui montrer qu’on était là, ne pas le forcer à vous rejoindre d’un sourire trop fort ou d’une tape dans le dos, assortie de cette terrible et stupide phrase : « T’inquiète pas, ça passera ».
Oui ça passera, et alors ? Sera-t-on mieux ou meilleur pour autant ? Est-ce que passer ça veut dire tolérer, accepter l’inacceptable ?
Ar Grand soupira encore. Il savait bien, lui, que ça ne passerait pas. Ça resterait dans un coin et pour ne pas voir l’horreur, on ferait de si grands détours qu’on finirait par ne même plus savoir qui on est.
– Thomas ?
– Uuuuu…
Thomas flottait dans l’univers du désastre, un univers si grand qu’on n’a même jamais cherché à l’explorer. Il vaut peut-être mieux…
Thomas songeait à diverses choses, la pensée semblait vouloir prendre le dessus sur l’émotion.
Ar Grand surveillait son Thomas. Il ne savait pas ce qui se passait sous le front plissé de douleur mais il le devinait. Pas difficile, tant il avait vécu de tels moments lui aussi. Pas des moments semblables, non, il savait bien qu’il n’y a jamais de moments semblables, contrairement à ce que beaucoup croient. Mais lui Ar Grand n’allait pas refaire le monde, non. Il n’allait pas non plus tenter de consoler son Thomas en lui disant qu’un acte comme ça, une amoureuse qui meurt, ça arrive plusieurs fois par seconde sur la planète, voire même par dixième de seconde.
Non, il n’allait pas essayer de le consoler, il guettait juste le moment où la caboche prend le contrôle sur le cœur. Il ne fallait pas se tromper et intervenir juste avant.
– Ar Grand…
Thomas se blottit dans les bras de son arrière-grand-père. Ar Grand en était un peu embêté car il était plus difficile de surveiller le bon moment. Ça approchait car avant de s’écrouler dans ses bras, le visage de Thomas s’était éclairci.
– Thomas…
Juste un soupir.
– Thomas, tu sais ce qui se produit tous les dixièmes de seconde sur la terre ?
Thomas eut à peine le temps de se rappeler que son père égrenait les malheurs qui se produisaient toutes les minutes, toutes les secondes et jusqu’aux centièmes de secondes sur la planète. C’était le moment, Ar Grand le sut.
– Thomas, tous les dixièmes de seconde, quelqu’un débouche une bouteille de Champagne.
Bien que ça n’eût guère de sens pour Thomas, un soleil se leva quelque part. L’instant d’avant il aurait répondu « Mais je m’en fous ! », l’instant d’après il aurait crié « Oui mais sans Adrienne », bien plus tard il aurait même argumenté que du haut de ses sept ans, le Champagne, ça ne lui disait rien du tout, mais là, il s’endormit. Ce n’était pas une histoire de phrase, la phrase comptait bien sûr, toute cette joie sur la planète, ou du moins ces fêtes, mais on pouvait l’interpréter de tant de façons !
Là, il n’avait pas eu à réfléchir. Juste au bon moment, le soleil Ar Grand s’était engouffré en lui. Ça n’enlevait rien au reste, mais un bon soleil, c’est tout de même pas mal, et d’autant plus à sept ans.
Si chacun s’en souvenait de ce soleil…
Note : c'est le seul conte de la série qu'on peut qualifier de triste ; mais qui n'a vécu un grand chagrin d'enfant ?
> Lire également le premier conte de la série, Il suffit de trois pommes…
Merci de vos commentaires
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04 Mars 2009 à 19:46 dans
- CONTES


Je t'avoue que je l'ai lu depuis un moment, en fait, depuis que tu l'as posté.
Et je n'ai pas mis de commentaire car je ne savait pas quoi mettre.
Je suis peut-être sencible, un peu trop? Je ne sais pas, mais ton histoire ma touché.
Peut-être parce que si elle ne se nommait pas Adrienne, peut-être parce que si elle n'est pas tombé de l'escalier, peut-être parce que ce n'était la faute de personne...le fait est que c'est une douleur que je connais.
On a beau avoir 8ans et se rendre compte des années plus tard que ce n'était pas un vrai amour, tout juste un sentiment fort. Il n'en reste pas moins qu'une tel fin en fait une histoire très forte.
Je n'ai pas eu de Ar Grand qui a su trouvé ces mots.
J'aurai aimé, car sur le moment j'ai eu l'impression que personne n'avait compris ce que j'avais pu ressentir.
Merci pour cette histoire qui au-delà de la douleur ma fait remonté des souvenirs qu'il faut parfois regarder.
Amitié
Franky
Posté par Darth — 07 Mar 2009, 14:40
Darth, ton message est très touchant et je t'en remercie. C'est le propre des contes que de pouvoir évoquer des sentiments universels, et souvent pas pris en compte.
Il faut reconnaître que les parents ou grands-parents sont bien dépourvus par rapport à de tels sentiments, d'où le besoin de mettre en scène un Ar Grand, un idéal…
Quand on regarde au fond de soi, de tels sentiments sont légion et tant qu'on ne va pas les ressentir, ils risquent fort de nous bloquer la profondeur du cœur.
Mais bon… les autres épisodes ne seront pas si tristes !
Posté par Didier Vereeck — 07 Mar 2009, 14:56