[Nouvelle] Le dernier des clones
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Quel pays, avec son plafond bas à force d’être écrasé de nuages de fin du monde ! Quelle boue profonde dans laquelle elle pataugeait chaque jour que Dieu a fait ! « A fait », oui, car il ne semble pas qu’il en fasse de nouveaux, ces temps-ci. Dans la solitude de ce monde glauque, Géraldine avait la sombre impression que le Créateur les avait abandonnés. Que la pluie tombe, ce n’était qu’un moindre mal. On s’habituait à tout, le deuxième hiver nucléaire avait beaucoup moins fait parler que le premier, puis le temps avait passé. Les organisations nécessaires étaient en place. Ça, les organisations, ça les connaissait.
Pour régler le problème qu’elle avait, ce n’était sûrement pas l’Organisation qui l’aiderait. Ils seraient trop contents de l’enfoncer, même. Elle ne devait sa survie qu’à son isolement. Seule au milieu de 500 km2 de boue, ça dissuadait quiconque d’entreprendre le voyage. Chacun était bien trop préoccupé à galérer dans sa propre boue pour imaginer lui rendre visite.
La boue… Le froid lui serra le cœur. La neige commença à tomber. La boue ne serait bientôt plus qu’un souvenir. Comme chaque année à la même époque, il neigerait probablement sans discontinuer pendant six bons mois. « La boue, oui, profite de la boue, tu n’es pas près de la revoir ». Elle préférait la boue à cette neige ininterrompue qui s’insinuait partout. Boue ou neige, elle était seule mais la neige… Non !
Elle était seule à contempler le désastre. Elle en avait arrêté toute l’usine. Les robots attendaient, désœuvrés. « Il ne faudra pas les immobiliser trop longtemps, avec cette humidité et le froid qui arrive, je vais les perdre ». Géraldine se mit presque à rire, elle se reprit. « Le froid… Ça ne risquait pas de leur faire quoi que ce soit, aux robots ! » Par contre Géraldine…
D’accord, zéro degré en fin d’été, c’était déjà mieux que les moins trente-cinq qu’ils avaient connus comme maximum pendant chacun des hivers nucléaires. Mais le souvenir de temps plus terribles qu’aujourd’hui ne lui réchauffait pas le cœur.
Qu’est-ce qui était le plus terrible, le froid extérieur, ou la glace intérieure ? Si au moins ça avait été de la vraie glace, elle se serait immobilisée et puis elle serait morte. Mais non, ce n’était pas de la glace, c'était un genre de mercure glacial qui lui coulait dans les veines. La solitude, la tristesse et la terreur, le tout mélangé… Et maintenant, le découragement qui s’installait. Voire le désespoir. Qu’allait-il advenir ?
Elle contempla à nouveau le désastre. Sur sa chaîne de production arrêtée, sur les centaines de mètres de tapis roulants, il n’y avait que des livres. Les livres, c’était le combat et la résistance de Géraldine, un combat toléré par l’Organisation pour une raison qui lui échappait. Peut-être parce qu’un peu de culture servait leurs intérêts. Ou du moins, servirait, car pour l’heure elle n’avait pas encore fait sa première livraison. Sa toute première livraison était là sous ses yeux mais…
Depuis quelques heures, tout sortait blanc. Des pages blanches à en vomir, plus la moindre trace d’encre. Les réservoirs avaient beau être pleins à craquer, l’encre semblait se volatiliser quand elle arrivait sur le papier. Et pire, elle avait vérifié : tous les stocks étaient devenus blancs. C’était rageant, elle devait commencer à livrer la planète demain… Du moins, c’était ce que l’Organisation lui avait promis.
Bien que transie, Géraldine s’assit sur un banc de pierre moussue, humide jusqu’à l’os. La mousse, la mousse… depuis le premier hiver nucléaire, il n’y avait plus que ça, de la mousse et des champignons. Et des bactéries. Ils survivaient grâce aux cultures de bactéries mais les mutations catastrophiques se multipliaient. Alors, l’Organisation les avait isolés les uns des autres. Tout contact était interdit. Et avec le black-out électromagnétique qui durait depuis le premier hiver nucléaire, et avait eu raison du téléphone, d’internet, de la radio et de la télé, leur seule compagnie était les bactéries. De satanées pestes à surveiller, je vous le dis.
Quant aux champignons, ils envahissaient tout, des moisissures qu'on ne pouvait même pas manger… Géraldine soupira… Pas de doute, son usine était victime de la maladie blanche, malgré son isolement.
Elle vivait un moment terrible. Avoir supporté dix ans de solitude absolue, seule au milieu de 500 km2 de boue la moitié de l’année, de neige l’autre moitié, pour finalement être contaminé…
Géraldine sursauta. Elle avait reconnu de suite le bruit : un engin de l’Organisation venait de se poser. Kaboukk, sombre et austère, la toisa. Elle en fut presque heureuse. Voir le premier être humain depuis le précédent contrôle, l’an dernier, c’était presque une joie. De là à se réjouir de la présence de Kaboukk… Il montra un signe d’impatience. Elle préféra parler la première.
– C’est foutu ?
– Oui.
Kaboukk n’avait pas besoin d’en dire plus, il savait tout depuis le moment où c’était arrivé. Le réseau de surveillance était implacable. Elle tenta une question.
– C’est la maladie blanche ?
Il ne répondit pas, en signe d’évidence. Il la toisait toujours, jaugeant ses réactions. Mais elle ne réagissait pas. Son usine était foutue, et alors ? Elle ne sortirait jamais le moindre livre autre que blanc, et alors ? Et alors ? Eh bien, elle était la dernière à fabriquer des livres en cette année 2040. Voilà. La dernière.
Elle soupçonna l’Organisation d’être derrière cette soudaine maladie blanche, la veille de la livraison. La tête de Kaboukk montrait clairement qu’ils avaient envisagé cette hypothèse. Mais que craignaient-ils ? Comment voulez-vous exprimer vos soupçons en l’absence de papier, quand l’encre disparaît aussitôt et qu’il n’y a aucun autre moyen de communication ? Une rafale de Laser mitrailleur mit fin à ses interrogations.
Seul dans son vaisseau, XY-000000 contemplait le journal de la terrienne. Il le referma avec nostalgie. Le dernier livre connu. Forcément écrit après la mort de Géraldine. Un espoir donc, il y avait au moins eu quelqu’un pour connaître l’histoire de Géraldine l’héroïne posthume, et surtout, pour pouvoir l’écrire sans que tout ne devienne blanc. Il y avait donc au moins un livre qui avait échappé à la maladie blanche. XY-000000 se prit à rêver… On retrouvait un autre livre… La vie repartait…
Mais qu’en avait-il à faire d’un tel espoir, seul dans son vaisseau blanc, sans hublot, seul dans le blanc de blanc, seul à la dérive après l’explosion de la planète, lui XY-000000, le dernier des clones, même pas numéroté ?
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21 Mars 2009 à 19:40 dans
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Très belle photo pour une histoire très forte.
Un message subtile, j'en ai frissonné.
Merci pour ce petit moment de plaisir ;)
Posté par Darth — 22 Mar 2009, 18:02
Content que tu aies apprécié et que ça t'aies fait frissonner ! Waouh !
Quant à la photo, il faut deviner ce que c'est…
Posté par Didier Vereeck — 23 Mar 2009, 10:46
J'aurais dis de la glace, mais la profondeur (plusieurs couche?) me perturbe...en tout cas, c'est le style de photo que j'aime beaucoup!!!
Posté par Darth — 24 Mar 2009, 12:19
Bizarre le malaise de le savoir non numéroté, absence de vie ou de société?
Ta photo, brisure dans la glace?
Posté par Kutya — 25 Mar 2009, 19:06
Kutya, la fin est à inventer, c'est voulu ! Tu parles d'absence, mais si ce n'était pas de l'absence mais de la virtualité ?
Quant à la photo, je dis rien… Darth, si tu le mettais dans ton concours ? Car dire ce que c'est précisément n'est pas facile mais possible !
Posté par Didier Vereeck — 25 Mar 2009, 19:13