[CONTE] L’enfant qui regardait les couleurs
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Voici à votre lecture le troisième des Contes de Thomas.
Un peu de poésie…
Ar Grand peinait un peu mais il ne le montrait pas, non par orgueil mais pour ne pas inquiéter Thomas. Le petit ange découvrirait assez tôt que les forces de son arrière-grand-père déclinaient au fur et à mesure que les siennes augmentaient. Pour l’instant, la différence d’âge était idéale. Les petits pieds de Thomas n’allaient pas plus vite que les compas fatigués d’Ar Grand. Bien sûr, le vieil homme marchait régulièrement tandis que Thomas butinait, mais ça leur convenait à tous deux.
La montée était raide et il y avait bien plus commode pour arriver au plateau mais Ar Grand avait tout prévu : une fois en haut, les parents de Thomas les attendraient sur la route qui passait à proximité du sommet du plateau. Entre-temps, outre cette agréable montée à parler de tout et de rien, puis le silence qui s’était imposé avec la raideur des dernières pentes, entre-temps donc, ils auraient eu tout le loisir de contempler le… suite…
– Ohhh ! C’est bôôôhhh…
L’effort fut vite oublié. Qu’était un petit effort, même à un âge qu’on ne dit plus, face à l’émerveillement d’un enfant de sept ans ?
– Ouah, Superpap !
Superpap était un autre nom d’Ar Grand, un nom décerné par Thomas. Le petit ange avait bien compris que son arrière-grand-père était en quelque sorte au-dessus de son père, et même de son grand-père. Quand Thomas disait Superpap plutôt qu’Ar Grand, tout était dit. Et d’ailleurs, il ne dit rien d’autre.
Thomas restait debout, les bras le long du corps, tout entier à la beauté qui le dévorait des yeux. Oui, c’est bien ça : ce n’était pas lui qui dévorait la beauté des yeux mais bien l’inverse. Thomas semblait même aspirer la beauté avec chaque inspiration, tout son corps semblait s’en gonfler. Les Alpes enneigées s’étalaient face à eux, dans un couchant grandiose. La surprise était de taille après la montée dans le bois sombre.
– Tiens, assieds-toi là, Thomas.
Un billeau comme posé exprès là ferait un siège tout à fait convenable. Rien de tel que d’avoir les fesses sur du bois quand on contemple une merveille.
Comme la féerie se déroulait à l’est, le soleil était dans leur dos et il disparaîtrait même bientôt, leur laissant tout loisir de contempler le ciel sans éblouissement. Ar Grand avait emmené Thomas ici, à Saint Michel L’Observatoire, tout en haut du plateau, pour la qualité du ciel plus encore que pour le point de vue. L’atmosphère était si claire qu'en levant les yeux on ne voyait que de la transparence. Même avec de l’imagination, on ne pouvait pas distinguer de couleur, pas même du blanc : le ciel était ouvert sur l’infini. Dans un panoramique descendant, l’œil s’enfonçait peu à peu dans le bleu, puis passait à l’orange dans une improbable transition, avant de s’enfoncer dans les mauves moelleux et les violets crémeux des vallées embrumées.
– La Terre est bleue comme une orange.
Ar Grand rit. Pour comprendre, il n’avait pas eu besoin que Thomas ajoute « Papa dit ça tout le temps en ce moment ». Le père de Thomas, pris d’une passion récente pour la poésie, assénait vers et formules à toute la famille. Pendant qu’Ar Grand s’amusait intérieurement, Thomas était dans son monde, ou plutôt un nouveau monde était en train de se composer en lui.
– Tu sais, Ar Grand, je ne savais pas pourquoi papa disait ça, mais là, c’est vrai, on le voit.
Le silence fut un bon écho à l’ampleur de la découverte de l’attentif Thomas. Oui, la terre était bleue comme une orange, et la révélation le laissait dans un état proche de la stupeur. Mais les neurones ne s’agitaient pas, la compréhension se faisait à un autre niveau.
Ar Grand souriait. Le spectacle somptueux, mille fois vu, le mettait pour la millième fois dans une joie neuve. L’entrée subite de la poésie dans le cœur de Thomas l’émerveillait. Poète il l’était déjà, bien sûr, à force d’écumer la nature avec son arrière-grand-père. Le père de Thomas ne le saurait sans doute jamais mais son fils était né à la poésie le lendemain de Noël, face aux Alpes. « La terre est bleue comme une orange » avait été le sésame. La poésie n’est pas le fait d’être poète, mais l’art de le traduire. Thomas n’avait pas encore inventé de vers, mais un vers avait éveillé en lui cette capacité. Ar Grand le sentait. Il suffisait maintenant d’attendre que les phrases sortent d’elles-mêmes.
– On va regarder la nuit tomber, Ar Grand ?
– Oui, à moins qu’on regarde le jour se coucher…
Thomas regarda son arrière-grand-père avec de grands yeux ronds, la caboche en ébullition. Pas longtemps car les draperies blanches des Alpes attirèrent son regard. Il se mit à osciller entre son arrière-grand-père et le spectacle. L’orange l’emporta, à moins que ce ne fût le bleu. En tout cas, il renonça à réfléchir. La poésie en profita pour s’établir davantage en lui.
– Tu préfères quoi, alors, Thomas ? Regarder le jour ou la nuit ?
– Regarder les couleurs.
La phrase avait fusé. Elle était un poème à elle toute seule. Ar Grand fut secoué d’un rire léger. Il s’apprêtait à expliquer à Thomas que tout dépend du point de vue, qu’on peut voir le jour ou la nuit, le noir ou le blanc, mais Thomas était bien plus fort : il regardait les couleurs.
Ar Grand en était quitte pour sa leçon, c’est même lui qui ce jour là prit une leçon de poésie silencieuse. Tout à ses couleurs, Thomas en oubliait de cligner des yeux. Il dodelinait de la tête comme si les couleurs lui avaient chanté une mélopée. Ar Grand eut l’impression de voir dans les yeux de Thomas toutes les couleurs de toute la terre. Et ce n’était pas un rêve : tous les enfants venaient s’abreuver aux couleurs. Oui, quand Thomas regardait les couleurs du couchant sur les Alpes, c’est le monde entier qui renaissait aux couleurs.
Un peu de poésie dans un cœur d’enfant et le monde s’ouvre. Une jolie petite larme perla à l’œil d’Ar Grand.
Lire également les deux premiers contes de la série
> Il suffit de trois pommes
> Tous les dixièmes de secondes
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12 Avril 2009 à 12:59 dans
- CONTES


Si je te dis que je trouve ton texte magnifique, tu vas penser que je me répète un peu. Que souvent je trouve tes textes magnifique. C'est bien vrai.
Alors pour ne pas te laisser penser que je dis des mots sans les penser, je dirais:
J'ai lu un texte écris en noir sur un fond blanc qui m'a offert des pensées en couleurs!
Merci Didier ;)
PS: Je ne t'oublie pas, je planifie mon emplois du temps et en ce moment c'est plus que difficile ;)
Posté par Darth — 14 Avr 2009, 16:43
Merci de tes visites et de tes messages, Darth, au moins je sais que mes textes font plaisir à une personne, c'est déjà ça !
Posté par Didier Vereeck — 14 Avr 2009, 17:21
Je suis certain que tes histoires ne font pas plaisir qu'à moi.
Sur toutes les visites que j'ai chaque, je n'ai au final qu'une dizaine d'habitué qui me laisse des commentaires, et de temps à autre un illustre inconnu.
J'ai pourtant chaque jour des centaines de visiteur unique qui viennent lire mes articles.
Malheureusement, pas tous ceux qui prennent le temps de venir prennent aussi le temps de laisser un commentaire.
Et dans le pire des cas, si j'étais vraiment ton seul lecteur, tu peux me croire que tes histoires son à chaque fois une petite dose de bonheur que je prends avec délectation ;)
Posté par Darth — 14 Avr 2009, 21:12
Oui tu as raison, d'un côté, mais d'un autre les articles sur le droit ou l'auteur suscitent des commentaires, pas les textes plus littéraires. Difficile de savoir s'ils plaisent aux photographes. Je sais que ces textes ont une certaine valeur, plaisent à diverses personnes, mais je ne sais pas ce qu'il en est des photographes (dont beaucoup ne lisent pas de littérature). Même si littérature est un bien grand mot, mais c'est le mot consacré.
Posté par Didier Vereeck — 15 Avr 2009, 15:26