[Nouvelle] La petite fille et le peintre
Une histoire charmante, drôle et tendre, fondée sur une anecdote vraie, racontée par le peintre Didier Morlet. Tous ceux qui ont exposé ou visité une expo s'y reconnaîtront…
La petite fille se dandinait, tenant la main de son père avec la détermination d’une anguille prête à se lancer dans le monde. De son autre main, elle tendit le doigt vers un tableau mais sa mère la rabroua. « On ne montre pas du doigt en public », la tança-t-elle.
Jérémie regardait la scène sans y prêter attention, tant il était habitué à ce style d’action. Il avait même arrêté de se demander quelle autorité pouvaient avoir des parents négligés et débraillés, le sein ou la fesse à moitié à l’air. Qu’importe car il ne s’agissait pas d’autorité mais de tentative de destruction d’enthousiasme. La pseudo-bienséance est un moyen de dressage qui a fait ses preuves. Mais ça, il gardait ses réflexions pour lui car il ne faisait pas bon sortir de la bien-pensance. De toute façon, il n’était que peintre, après tout. Et la peinture, ça n’était pas une sinécure quand il fallait supporter la cohorte de touristes désœuvrés, dans le vain espoir que l’un d’eux s’intéresse à votre travail. Heureusement y avait-il des touristes avertis qui n’hésitaient pas à faire quelques milliers de kilomètres pour voir les galeries du sud de la France. On les reconnaissait au fait qu’ils ne mangeaient pas de glaces dans la galerie.
Le père de la fillette bailla sans sortir la main de son short colonial, dans lequel ses jambes en forme de clous poilus semblaient de trop. D’un geste classe, toujours sans sortir la main du sac à fesses, il lâcha la main de la fillette pour se remonter les roustons, comme on dit. Puis il s’extirpa une crotte de nez avant de s’avancer vers le comptoir. Les deux mains à l’air libre cette fois, il feuilleta le book de Jérémie sans marquer le moindre intérêt. Ses doigts avaient fini par prendre la forme des knackis qu’il engouffrait à longueur de journée. Ils laissèrent les substantielles empreintes consubstantielles à leur existence. Avant de sortir, l’hère lourd malgré ses cannes maigres n’adressa ni la parole ni un regard à Jérémie. Le peintre ne s’en offusqua pas bien au contraire, ainsi lui était épargné le flux d’ail que les relents qui entouraient l’homme laissaient présager.
Jérémie s’en offusqua d’autant moins que dans l’histoire, la fillette était libre de ses mouvements. Elle regardait les tableaux avec une concentration qui interrogeait Jérémie. Que voyait-elle qu’il n’arrivait peut-être pas à voir lui-même ?
Il fut interrompu dans sa quête par un juron de la mère…
Elle venait de laisser couler sa glace sur son chemisier. Enfin, chemisier, plutôt un de ces tops à touristes qui laissent pratiquement le sein à l’air. Dieu que Jérémie en avait vu ! Il s’en était tapé, des poires molles plus ou moins avachies batifolant sous des tops transparents, tout ça pour voir une fois, juste une fois, un spectacle digne de la montée des marches de Cannes. Ah, il en gardait une de ces nostalgies…
– Pauline, viens ici !
Perdue dans la contemplation d’une toile, la fillette n’obtempéra pas.
– Allez, tiens-moi cette glace.
La fillette était maintenant au milieu de la galerie, tenant la glace comme un bougeoir. Manifestement, les tableaux la nourrissaient plus que la gourmandise car elle ne toucha pas à l’objet du délit, qui semblait vouloir s’entêter à dégouliner. La jeune Pauline jeta un regard que Jérémie estima haineux à sa mère. La dodue étalait la tache avec un mouchoir. Elle aurait voulu se tripoter le sein en tous sens qu’elle ne s’y serait pas pris autrement. C’était à vous dégoûter d’être hétérosexuel.
Tout en maugréant, elle reprit la glace à la fillette, se dépêchant de lécher le chocolat dégoulinant. Elle sortit en se grattant la fesse placardant au passage le short blanc qui, même sans rayons X, laissait tout voir du slip Monoprix. Si elle était en short comme son mari, à sa différence, elle le remplissait allégrement. Quand les deux poteaux en gelée eurent fini de porter le quasi-string et le reste sur le pas de la porte, Jérémie reporta son attention sur la fillette.
Les parents partis, elle allait et venait. Elle semblait comparer deux tableaux semblables, qui représentaient tous deux des arbres. Elle s’enhardit.
– Monsieur le peintre, pourquoi vous avez peint cet arbre comme ça ?
Avant même qu’il eût le temps de répondre, elle ajouta « C’est pas comme ça, un arbre ! ».
Jérémie lui montra alors la rangée d’érables qu’on voyait depuis sa galerie. Les parents, leurs shorts et le reste y déambulaient. Jérémie ne pesta pas, ça servait ses desseins.
– Regarde Pauline. Je peux t’appeler Pauline ?
– Oui, Monsieur le peintre.
– Appelle-moi Jérémie.
– D’accord Jérémie Monsieur le peintre.
Amusé, attendri même, Jérémie en aurait presque oublié la démonstration.
– Heu… Ah oui ! Voilà, Pauline. Regarde les arbres, là.
– Je vois mes parents.
– Bien, parfait, alors regarde les arbres en clignant des yeux, comme si tu ne voulais plus voir tes parents, et même voir à peine les arbres.
Elle s’appliqua à force de grimaces. Devant la drôle de tête de Jérémie, elle rit, même. Bondissante, elle était déjà revenue devant le tableau aux arbres.
– Bah oui, vous avez bien peint ! C’est exactement comme ça. Mais il y a moins de rouge.
Jérémie allait répondre que ce n’était pas au même endroit quand la patte à knackis ouvrit la porte d’un coup.
– Tu viens, Pauline !
– Attends, p’pa… Je regarde l’air autour des arbres !
Ahuri, le Neandertal à roulettes décida de camper au milieu de la galerie. Il regardait les tableaux de l’œil inspiré du chameau parqué à côté d’un chapiteau.
La fillette continua à aller d’un tableau à l’autre en égrenant ses « pourquoi », mais c’en était fini des démonstrations. Jérémie lui répondait à voix basse, d’autant plus que le morceau de mère aux seins presque à l’air, qui plus est magnifiés par la tache de chocolat, était venue se planter également au milieu de la galerie, dernier quai de RER.
– Bon, on y va.
– Non, M’man, je regarde.
– Tu as assez vu, j’te dis.
Tout était dit et la dondon dis donc s’apprêtait à emmener sa rejetonne manu militari. Presque sauvageonne, elle résista.
– J’veux une affiche !
– Mais qu’est-ce qu’on va faire d’ce truc !
Le père s’en mêlait, qui avait apparemment oublié jusqu’à l’existence de Jérémie, à moins que « respect » ne soit chez lui un autre mot pour dire knacki.
– Si, j’veux mon affiche !
– C’est combien, c’truc ?
La question ne s’adressait pas au peintre, qui laissa la fillette répondre.
– 5 euros.
– Bon allez, on y va.
Ce fut la conclusion du père qui sortit d’un pas glissé. Ses grosses tongues d’où s’échappaient de gros ongles noircis ne lui permettaient pas mieux que de traîner la savate comme un knacki épuisé. Le morceau de mère quasi nu avait suivi. La gamine restait seule devant l’affiche, désemparée.
– Elles te plaisent mes affiches ?
Pauline regarda le peintre d’un œil de braise, la larme au coin de l’un d’eux.
– Tu en as plusieurs ? Oh, pardon… Vous…
– Tu peux me tutoyer, je te tutoie bien, moi ! Bon, c’est pas la question, regarde !
Il souleva l’affiche puis étala les autres.
– Wouah, c’est tous tes tableaux ! C’est pas tout à fait pareil mais…
Inutile de commenter, le prix, une paille, ce machin-là, une toile, un truc juste bon à encombrer le salon, patati et patata.
– Super ! Super ! Celle-là, c’est les arbres là-bas !
Une voix retentit au milieu de l’extase.
– Bon allez, tu viens !
La grosse voix du père, plus excédée qu’impérieuse, glissa sur l’enthousiasme de la fillette. Elle avait entamé une sorte de danse d’adoration devant les affiches, montrant d’un bras puis de l’autre à quels tableaux elles correspondaient, telle une Shiva habitée par la grâce.
– Choisis celles que tu veux.
– J’peux en avoir plusieurs ?
– Ben oui.
– Alors celle-là, et pis celle-là… Celle-là… Euh, si je peux aussi avoir celle-là ?
Jérémie prit les quatre affiches devant sa nouvelle pasionaria. Il les roula tranquillement, pas pressé de laisser la joie vive de la petite fille s’évanouir dans la nature. Enfin, plutôt se perdre dans la lourdeur des parents. « En voilà une qui n’est pas aidée », songea Jérémie. « La pauvre, si elle arrive à exprimer sa fibre pour l’art dans une telle famille ! ». Puis il pensa à son propre père et se tut. Finalement, les fleurs poussent partout. Il passa avec soin un élastique autour du rouleau d’affiches, le tapa amicalement sur la tête de Pauline, et le lui tendit.
– Tiens, pour toi.
– Ah merci Monsieur Jérémie le peintre !
Sous la menace de la mère qui venait d’arracher à moitié la porte, Pauline sortit. La main happée par la mère, elle réussit néanmoins à se libérer. Dans un pas de danse propre aux muses, elle vint faire à Jérémie un signe enflammé à travers la vitre. Et surtout, elle décocha un sourire de princesse. Un sourire fiché à vie dans le cœur du peintre.
Jérémie ne sut jamais si Pauline était devenue artiste, mais il savait pourquoi il n’avait jamais renoncé à peindre, même dans les pires moments. Et quand on lui disait qu’il peignait comme un poète, qu’il y avait comme un sourire d’enfant dans sa peinture, il souriait d’un air entendu.
Quatre affiches à cinq euros, et le soleil s’installe en vous.
Cette nouvelle est parue sous forme d'un Livre Carte Postale, faites plaisir pour 5 euros :
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26 Juin 2009 à 15:38 dans
- NOUVELLES


Content de te lire à nouveau. J'imagine que le réseau Focalis t'occupe pas mal.
Charmante nouvelle, c'est bien le mot. Elle porte une vérité terrifiante : les adultes, en perdant leur innocence, perdent une bonne partie de la perception du monde.
Finalement, être artiste, c'est peut-être juste continuer à regarder le monde avec des yeux d'enfant.
Merci pour cette belle lecture.
Posté par Sebastien Jean — 26 Juin 2009, 21:50
Merci de ton commentaire qui me donne envie de publier davantage. en effet, le réseau Focalis m'a pris pas mal de temps, ainsi que quelques autres obligations. Quant à ton analyse, elle est très pertinente !
Posté par Didier Vereeck — 27 Juin 2009, 13:11