[Technique photo] L'abstrait, un monde photographique à essayer !
Note : les photos et leurs légendes ne suivent pas le texte mais offrent un parcours par matière, afin de permettre au lecteur une double lecture de l'article.
Chacun peut faire de l'abstrait, il n'y a pas de difficulté technique. Le conseil le plus important est de ne pas essayer de faire une œuvre. À trop vouloir, on risque d'être déçu, dans un domaine où les règles habituelles de la photo ne fonctionnent pas. Cette caractéristique est d'ailleurs une bonne raison pour le photographe d'explorer un domaine qui lui permettra de remettre en cause quelques habitudes, donc de progresser dans sa pratique. La question de savoir si l'abstrait qu'on fait a une valeur artistique ne se pose qu'après, une fois les photos vues par d'autres. En matière de création, deux choses sont essentielles : la satisfaction que l'œuvre procure à son auteur, et ce qu'elle fait à son public, les deux n'étant pas forcément liées.
Pour apprécier l'abstrait, il faut le faire pour lui-même sans se soucier du résultat. Tout résultat anticipé sera décevant car dans ce type de photo, il y a deux temps véritablement différents : la prise de vue et l'examen des photos.
Qu'est-ce que l'abstrait ?
L'abstrait est souvent confondu avec le graphisme. On parle de graphisme pour toute photo dépouillée, aux lignes fortes, quand l'objet principal de la photo n'est pas le sujet mais la manière dont il est traité. Le graphisme est une représentation esthétique ou au moins stylisée du monde extérieur. L'abstrait vise quant à lui à représenter le monde intérieur, émotion ou fantasmagorie. L'objet principal de la photo n'est ni un sujet ni sa représentation. La photo devient en soi son propre objet. En clair, il n'y a aucun rapport, ou le moins possible de rapport, entre la réalité et ce qui est représenté. La matière, les lignes et les couleurs sont utilisées pour elles-mêmes et non pour une représentation fut-elle stylisée d'un sujet.
Le cerveau cherchant des repères, on tend à retrouver dans l'abstrait des formes, par exemple des personnages. Si une forme est reconnaissable (tout le monde voit la même chose sans qu'un titre soit nécessaire), on est alors dans une recherche figurative fantasmagorique qui se rapproche de la bande dessinée, par exemple.
Sujet reconnaissable traité de manière abstraite, personnage immédiatement reconnaissable, il est intéressant de jouer avec les deux.
Quand sortir ?
Miracle en photographie, en abstrait on n'a pas besoin de soleil ! Toutes les lumières sont bonnes : reflet du soleil par temps dégagé, couleurs renforcées par temps sombre, diffusion par temps couvert. Si le soleil est de la partie on ne se privera pas de jouer sur les ombres mais le soleil n'est que l'une des nombreuses options.
L'heure de la journée n'a aucune importance car ce qui compte est l'orientation du sujet par rapport à la lumière. Si on souhaite faire des photos toute la journée, on peut faire de l'abstrait en milieu de journée et du paysage le soir. Pendant les vacances, on peut profiter de la sieste des autres membres de la famille pour s'offrir une escapade tranquille et créative, à des heures à ne pas mettre un appareil photo dehors tant la lumière est de plomb. À l'inverse, on pourra sortir au cœur de l'hiver quand personne ne songe à mettre le plus petit bout de nez dehors. L'abstrait libère le photographe !
Où aller et que photographier ?
L'abstrait se trouve n'importe où, dans des lieux si possible tranquilles afin d'être bien concentré, seul avec soi-même. Il n'est pas nécessaire d'aller loin : comme en macro classique, l'aventure commence au fond du jardin. Toutefois je pense utile pour se renouveler l'œil de changer de coin. On peut se concentrer sur les fleurs mais on risque de se cantonner au graphisme et de se compliquer la tache : plus le sujet est petit plus les aspects techniques sont délicats. Il vaut mieux chercher des sujets larges et plans.
L'eau est un élément qui ne se conçoit que dans les quatre dimensions, en tenant compte du temps. Un temps de pose très court fige la moindre gouttelette mais rend l'eau si reconnaissable que la photo ne sera pas abstraite. Les temps de poses intermédiaires, entre 1/4 et 1/30e de seconde permettent, selon la vitesse du courant, d'obtenir des flous importants. Entre une demi et deux secondes, des possibilités immenses et nouvelles s'offrent. Au-delà de deux secondes, on retrouve un effet laiteux souvent recherché et parfois trop classique pour être abstrait. Une bonne façon de se préparer à photographier l'eau est de cligner les yeux presque à les fermer et de se concentrer uniquement sur les mouvements des reflets. L'eau permet de l'abstrait à différents rapports d'agrandissement : en macro, il s'agit de trouver un reflet ou un mouvement d'eau intéressant. En proxiphoto voire à deux mètres de distance, l'important est le rapport entre couleurs et éléments. Une branche agitée par le courant et rendue floue par la pose lente donne l'impression d'un tableau peint.
La roche permet des compositions intéressantes et faciles d'accès : il suffit de chercher les affleurements au bord des routes. On s'apercevra que le 200 mm n'est pas de trop car il est fréquent de ne pas pouvoir approcher (c'est également le cas de la glace sous forme de stalactite). L'eau qui coule sur les rochers permet des compositions à base de reflets, dont on peut jouer avec un filtre polarisant. Les roches les plus intéressantes sont les calcaires et les ardoises : les Alpes et le sud-est sont privilégiés. On peut revenir chaque année au même endroit car des éboulements se seront produits, des matières se seront oxydées et du salpêtre se sera déposé. Les formes et les couleurs seront différentes. Enfin, à chaque heure ses photos, tant ombres et lumière ont de l'impact sur les reliefs en proxi et macrophoto.
La boue permet des effets de matière et un certain dépaysement mais ouvre rarement les portes du véritable abstrait car la matière est trop reconnaissable. Si on cherche les formes dessinées à sa surface, on trouvera tout de même de quoi s'amuser. On peut aboutir rapidement à une exposition intéressante sur un thème qui en soi intrigue. Qui songerait à photographier le nez collé à la boue ? Les endroits intéressants sont les zones salées (marais salants, boues proches de la mer) et les carrières. Un bémol, il est délicat d'obtenir l'autorisation de photographier dans une carrière (on trouve des lieux intéressants autour).
Le bois est l'occasion de jouer à chercher des personnages. On entre dans un monde plus fantasmagorique qu'abstrait. Il faut du temps pour comprendre comment entrer dans l'abstrait avec le bois tant il est difficile de faire oublier la matière, particulièrement reconnaissable. Le mot d'ordre est toujours plus près ! Une autre voie est de rechercher le mélange avec d'autres éléments, notamment le sable. Les bois échoués sur les plages, aux fibres polies par la mer ou calcinés, offrent un terrain de jeu inépuisable.
Outre l'eau qui coule, ma matière de prédilection est la glace. Avec elle, on peut véritablement entrer dans un monde nouveau et inconnu. Inconvénient, il n'y en a pas dans toutes les régions, sauf au plus fort de l'hiver. Plus il fait froid et humide, plus on trouvera de la belle glace. Dans le nord et surtout le nord-est (Vosges en particulier), dans le Massif Central et dans les Alpes du Nord, il n'est pas rare de trouver de grandes épaisseurs de glace (stalactites de fonte au bord des routes) permettant des compositions infinies. Dans le sud la glace est plus souvent sèche et blanche, d'une qualité sans intérêt pour la photo. Mais en cherchant bien, on en trouvera certainement à l'ombre, ombre qui garantit de beaux bleus. La glace au sol, étang gelé ou simple flaque d'eau dans un parking, est un monde à explorer. Les flaques gelées offrent des formes infinies et renouvelées tous les jours, propices aux recherches graphiques, qu'on peut mettre à profit comme premier pas vers l'abstrait.
Mettre des titres ou pas ?
Il faut le reconnaître, les titres sont souvent kitsch ou naïfs, voire pathétiques. Si on n'est pas inspiré, mieux vaut s'abstenir. Le titre est du registre de la poésie, monde difficile s'il en est. Il peut être humoristique et alors soit il tombe à plat, soit il paraphrase ce que tout le monde voit d'emblée.
Le titre oriente mais limite voire perturbe l'observateur. Dans une exposition, je ne mets pas les titres. Je préfère laisser la personne regarder, commenter. Si elle est intéressée ou intriguée, elle prend la feuille des tarifs sur laquelle figurent les titres (quand il y en a). C'est l'occasion de nouvelles discussions : « Ah, je n'avais pas vu ça du tout », etc.
L'idéal est que le titre ne soit pas visible de suite. C'est la signature du photographe mais il faut d'abord laisser le spectateur regarder. Il est important de se discipliner et de ne mettre que les titres qui ont un véritable sens pour soi, amenant ainsi le spectateur à s'interroger sur votre démarche.
Comment s'y prendre ?
La première des choses est de se vider l'esprit et de n'avoir pas d'intention, car l'enjeu est de regarder les choses d'un œil neuf, comme en macro d'une manière générale mais en allant plus loin. On peut faire de l'abstrait à toutes les échelles mais plus le rapport d'agrandissement augmente plus ça semble facile, car à partir du rapport 1/2 l'œil et surtout le cerveau perdent leurs repères, et toute une partie du monde devient abstraite.
La deuxième chose est de régler les aspects techniques au préalable. Il est difficile d'être concentré sur des découvertes extraordinaires et de se poser des questions techniques ou de regarder les photos sur l'écran arrière. En tout cas, j'en suis incapable. Si je le fais, la production que je ramène manque de l'essentiel, ce quelque chose d'indéfinissable qui fait la différence entre l'abstrait banal et celui sur lequel on s'arrête.
Le point clé de la technique est la profondeur de champ. Souvent, on peut régler le diaphragme pour toute une prise de vue, tant les mondes à 2,8 et à 32 sont différents. Je pense que le monde à f:2,8 n'est souvent pas véritablement abstrait. Il est plus celui du motif avec joli fond, même si quelques rares photographes apportent un contre-exemple. Je pense que pour « composer un tableau » il est préférable de s'essayer à f:32, au moins quand on débute. Inutile d'avoir peur de la diffraction : la notion de qualité est relative en abstrait, et on gagne davantage en augmentant la profondeur de champ sans se soucier de perdre de la résolution.
Au rapport 1:1 le 1/1000e de seconde n'est pas de trop pour une netteté suffisante à main levée. Autant dire qu'en argentique le trépied est obligatoire et qu'en numérique seuls quelques couples boîtiers-objectifs permettent de s'en passer (sauf pour les poses longues bien entendu). On est alors plus mobile, on prend davantage de photos, mais ce n'est pas plus efficace et confortable. Au rapport 1:1, la composition se fait au millimètre ou presque, et les mouvements de bougé de l'opérateur ne sont pas négligeables. Une petite différence de cadre peut faire la différence entre une photo intéressante et une autre.
L'essentiel en abstrait est ce que j'appelle le plan de focalisation, la zone nette. Dans la photo classique, on ne se rend pas toujours compte qu'elle détermine un plan. En macro, c'est évident. Pour une simple macro de fleurs en but d'illustration, on y fait déjà attention, afin que les points forts soient nets. Pour une photo de fleur créative, cela devient très important. En abstrait pur, c'est l'essentiel.
Il faut apprendre à penser plan, pour voir dans un rocher ou de la glace le tableau qui sommeille et ne sera révélé que par la photo. Dans la nature, on voit en relief : ce qu'on va photographier sur un plan n'existe pas. Il n'est là que par la vertu de la profondeur de champ ! On comprend pourquoi il faut se concentrer et que des considérations techniques, le fait de regarder l'écran arrière, tout souci en tête ou toute volonté de bien faire empêche d'avoir la disponibilité suffisante pour détecter à l'œil nu les plans de focalisations qui détermineront de petites merveilles.
Quand on a compris cela, il n'y pas d'autre recette : il suffit de s'exercer. On peut cligner des yeux comme les peintres, ce qui permet de voir les masses de couleurs et leurs rapports, et isole ce qui est net du reste. On peut défocaliser l'œil… Pour le faire, fixez un détail puis essayez de voir tout le cadre d'un coup. Vous ressentirez cette défocalisation, le cadre deviendra flou mais vous le verrez autrement. Les porteurs de lunettes connaissent le truc car sans leurs lunettes il ne peuvent pas voir longtemps net et passent rapidement en mode défocalisé.
Il est intéressant également d'utiliser le testeur de profondeur de champ dans un usage détourné. En réglant le diaphragme à f:11 ou 16 (ou f:32 si la lumière est abondante), on réduit la photo à des rapports de masses, ce qui permet d'étudier la composition. C'est un peu l'équivalent du clignement d'œil mais ça donne d'autres informations, notamment une vision précise du rapport des masses claires et des masses sombres. Cela permet également de repérer une aspérité apparemment à l'ombre mais qui en raison de sa clarté va jaillir de l'ombre et casser l'effet.
Quel matériel ?
Il n'y a pas un matériel défini pour l'abstrait car tout dépend de ce que vous ferez et de la manière dont vous le ferez. Un objectif macro semble un minimum mais la position macro d'un zoom ou la plus courte distance d'un télé offrent de belles perspectives. Une bague allonge ou un multiplicateur apporteront le grandissement qui manque, avec une préférence pour le multiplicateur qui ne demande pas d'approcher davantage du sujet.
Même si on peut préférer un matériel de qualité, des objectifs d'entrée de gamme permettent des prouesses. En abstrait, par absence de repères, le piqué et le rendu des couleurs n'ont d'autre importance que subjective et personnelle. Le bokeh ne joue pas car on cherche souvent à avoir le plus de net possible. L'aspect pratique me semble plus important que la qualité. Par exemple, j'utilise le 200 micronikkor plus souvent que le 105 malgré la différence de piqué et de rendu des couleurs. Avec le 105 je suis souvent bloqué car le terrain m'empêche d'approcher assez, et l'absence de collier de pied est rédhibitoire. Le collier de pied permet de tourner l'objectif dans tous les sens et donc d'ajuster le cadrage. Il permet de faire une photo horizontale et verticale sans changer de cadrage, habitude essentielle quand on travaille pour l'édition.
Au sujet de l'entrée de gamme, petit bémol : la sensation de volupté est importante en abstrait, ce qui plaide hélas pour les objectifs les plus chers, moins tapageurs mais au rendu plus profond.
En argentique, je préfère le négatif car il encaisse davantage de contrastes. À l'inverse du paysage, il est rare en abstrait que des ombres noires soient esthétiques : la diapo risque donc d'avoir un rendu trop dur. En outre, la fréquence des reflets spéculaires fait apprécier la latitude d'exposition du négatif.
Numérique ou argentique, c'est au choix. Les différences ne sont pas là où on croit. Le grain ou son absence changent la photo sans que l'on puisse choisir quel est le meilleur rendu. La matière étant granuleuse vue de près, l'absence de grain du numérique… ne se voit pas ! On peut aimer ou non la plus grande finesse des détails en numérique, spectaculaire à ces échelles. Plus déterminant est le rendu des couleurs. En argentique, on tend à chercher contrastes et couleurs car les pellicules atténuent les couleurs naturelles (pour ce type de photos). En numérique, c'est l'inverse. On obtient des belles couleurs avec un risque de dériver vers le criard et l'artificiel. Vu l'absence de repères, on vire vite au « dessin fait par ordinateur ». Le remède est la prudence en post-traitement : pas trop de contraste, attention particulière à la chromie et au débouchage des ombres (rester léger !), et ne pas hésiter à désaturer de 10 %. Quant à la balance des blancs, il vaut mieux la bloquer à la prise de vue sur 5 400 °K car les meilleures balances des blancs auto sont trompées par l'importance des ombres et des sujets sombres. La glace ou l'ombre vire alors au bleu turquoise ou pire, au cyan criard. En raw, on pourra s'amuser avec la balance des blancs en post-traitement.
En numérique, les petits capteurs ont l'avantage d'offrir un grandissement supérieur à coût, poids et distances égales et surtout une profondeur de champ supérieure. Je préfère toutefois le grand capteur pour la transition plus douce vers le flou. En macro, c'est caricatural. Si l'ensemble du champ est presque net, le rendu est agréable avec un grand capteur. Les formes et les couleurs font oublier les zones floues. Avec un petit capteur, on a l'impression qu'un sujet a été découpé et posé là par hasard, devant un fond flou, à la manière du cinéma ancien. On peut croire à une superposition d'image. Le grand capteur offre un bruit plus faible et permet de monter en sensibilité. Au rapport 1:1 sans pied et à f:16, avec un polarisant et pourquoi pas à l'ombre, on a besoin de 6 400 iso et davantage. En réalité, ce type de photo à main levée n'est pas pour demain, à moins d'ouvrir le diaphragme ou d'enlever le polarisant. Toutefois, le numérique offre deux avantages : on peut de temps à autre se passer de trépied, et on peut choisir sa vitesse d'obturation de façon à éviter les vitesses critiques. Et si on utilise le pied au 1/100e par exemple, on n'a besoin ni de bloquer la rotule ni de déclencheur électrique, d'où un meilleur confort de prise de vue. Enfin, cerise sur le gâteau, le vent n'est pas un handicap (en argentique, c'est rédhibitoire).
Un trépied est donc indispensable même en numérique. On peut s'essayer avec n'importe lequel, d'autant plus en numérique, mais si on persévère seul un trépied solide résistera et donnera satisfaction. L'abstrait amène à faire des acrobaties et le trépied sert de stabilisateur personnel. Malgré son poids et les incessantes manipulations (ouvrir et positionner les jambes), je trouve moins fatiguant de travailler avec un trépied : l'appareil est posé, on n'a pas à le porter. La composition se fait rapidement, sans avoir à retenir son souffle. En cas d'acrobatie, je suis content de m'appuyer sur l'une des jambes. Sur la glace, dans des endroits dangereux, il n'est pas rare que je m'en serve comme déambulateur (!). Bref, aussi lourd soit-il (5 kg), le trépied est mon ami. Quant à la tête, une rotule est plus pratique (d'autant plus si on l'utilise sans la bloquer, au 1/100e).
Un filtre polarisant est utile car à cette échelle les reflets, fréquents, prennent trop d'importance. Le filtre assombrit la visée. Cela semble un inconvénient pour composer un petit tableau mais aide à se projeter dans un autre monde. C'est à essayer sans a priori. J'ai fait presque toutes mes photos avec polarisant et récemment je l'ai parfois abandonné, avec des résultats mitigés. Le résultat est des photos plus claires et plus fouillées mais des couleurs qui paraissent paradoxalement moins naturelles.
Le pare-soleil est indispensable à cause des reflets spéculaires, quelle que soit la matière. Il protège des gouttes qui tombent des parois rocheuses ou de glace. En cas de chute avec le matériel on ne le regrettera pas. Je suis tombé plusieurs fois lors de mes élucubrations abstraites et je ne suis pourtant pas casse-cou. J'invite d'ailleurs à la prudence sur la glace et dans les rochers, au bord des torrents ou encore au pied des falaises (chutes de pierres), ainsi qu'au bord des routes.
Le post-traitement
Le post-traitement doit être le plus possible… « post » ! Plus il intervient tard et mieux c'est car avant de faire quoi que ce soit il faut savoir ce qu'on veut faire de la photo. Or en abstrait la réponse à cette question n'est pas évidente. Il faut se donner du temps de voir et revoir la photo. Aussi ma façon de faire est-elle simple : je fais un premier post-traitement simplissime : orientation, niveaux (avec un réglage standard appliqué par script). Pour le reste, j'attends. Je catalogue la photo, et je n'y toucherai que bien plus tard, un ou deux ans après (si toutefois j'y touche).
En premier point de post-traitement, j'ai parlé de l'orientation. Caractéristique majeure de l'abstrait, chaque photo peut être vue dans différents sens. En tournant par quart jusqu'à un tour complet, l'examen de la photo permet de voir si une forme apparaît, qu'il s'agisse d'une créature imaginaire ou d'un motif plaisant. Esthétiquement, on trouvera souvent qu'une orientation est meilleure qu'une autre. Parfois, plusieurs orientations donnent des photos franchement différentes, dans ce cas je les duplique et les enregistre avec des suffixes distinctifs. Il n'est pas rare non plus qu'un recadrage s'impose, parfois drastique (pouvant aller jusqu'à définir un cadre vertical dans une photo au format paysage). Là encore, j'enregistre autant de versions que nécessaire.
Au sujet du recadrage, il ne faut pas hésiter puisque la qualité est rarement un problème en abstrait, même pour de grands formats. Recadrer permet peu à peu de comprendre ce qu'on a voulu faire car en abstrait, comme en photo générale, on a tendance à cadrer trop large au début.
À propos du réglage des niveaux, il n'est pas rare de rester dubitatif quant au rendu à obtenir. Une même photo peut donner deux résultats très différents selon qu'elle est traitée douce ou contrastée. Si on ne peut choisir, le plus simple et profitable est d'enregistrer deux versions.
Quel que soit le traitement appliqué (niveaux, courbe, chromie) on aura intérêt à être léger en première intention car l'abstrait vire facilement au kitsch ou au caricatural. Toute impression d'artificiel gâche la photo.
Jpeg ou raw ? Au-delà des débats habituels, le jpeg est suffisant pour l'editing et la visualisation sur écran mais le raw essentiel pour deux raisons : en abstrait on rencontre des problèmes de chromie impossibles à traiter en jpeg, et la destination d'une image réussie est d'être tirée en grand format. Jusqu'au 40x60 toutefois, on peut se contenter du jpeg, et adopter la philosophie qui consiste à jeter ce qui n'est pas facilement rattrapable. À chacun de voir !
L'editing
L'editing en abstrait n'a guère de sens car on manque de critères de choix. Ce qui semble mauvais aujourd'hui peut s'avérer excellent demain, quand on aura mûri ou changé de point de vue. Une photo nette peut s'avérer sans intérêt et une photo floue formidable. Il convient d'abandonner toute règle et tout repère, examiner, et conserver même ce qui a priori ne parle pas.
L'editing étant limité et le post-traitement générant diverses versions (orientation, recadrage, contraste), on se retrouve avec un nombre de photos considérable. Avant de savoir lesquelles exploiter, il faudra du temps et même à long terme, les hiérarchies entre photos sont remises en cause. Sur une série de cinq photos proches, il peut s'avérer que la moins bonne a priori soit la mieux sur papier, ou que telle autre mise de côté s'insère dans une galerie sur un thème donné. Et finalement, on s'aperçoit que celle qu'on jugeait la meilleure n'est jamais exploitée !
Il semble difficile de gérer une photothèque en abstrait sans un bon catalogueur car il est louable de pouvoir examiner rapidement des dizaines de photos (des milliers en ce qui me concerne), sans qu'aucun critère préalable ne puisse être défini. Le manque de repères propre à l'abstrait se fait ainsi sentir pour le photographe lui-même, qui se retrouve face à un ensemble mouvant à croissance rapide difficile à organiser, qui semble parfois vivant tant il a ses propres règles !
On peut être tenté d'éliminer : chaque fois que je l'ai fait, je l'ai regretté. Heureusement, en négatif on ne jette pas les originaux, j'ai pu revenir en arrière. Bien m'en a pris, je ne compte plus les photos initialement mises à la corbeille et finalement vendues : utilisées pour des cartes de vœux, des couvertures de livres ou comme base par des graphistes. En diapo ou en numérique le danger d'élimination pure et simple est plus grand.
Reste à montrer vos photos aux autres… Amis, observateurs ou clients, leurs choix seront tous différents !
Le choix des autres est un désastre si on s'y fie, car une personne non formée au regard abstrait choisit le plus banal. Il ne faut donc pas montrer ses photos aux autres tant qu'on n'en est pas sûr. À moins d'utiliser cette tendance au choix des photos banales pour détecter dans sa production ce qui est le moins intéressant ou le moins personnel. Par contre, une fois son choix établi, pour une exposition par exemple, il peut être intéressant de demander des avis à des photographes et des peintres. Les uns et les autres ne feront pas la même sélection mais leurs choix permettent d'avoir davantage de succès. Si on est sûr de soi, on établit soi-même sa sélection mais ça demande de la solidité intérieure car il est possible que ce soit rejeté par le public.
[Sable et boue] Clic/agrandir. La boue est un sujet difficile car de couleurs souvent peu heureuses et de matière trop reconnaissable, matière qui provoque un sentiment négatif. Toutefois, en cherchant un peu, on trouve de véritables pastels. Il est vrai qu'ici le sel y est pour beaucoup. C'est d'ailleurs une règle : la couleur qui rappelle le plus la peinture est le blanc.
Une école de l'œil
L'abstrait est une école de la vue, et une école d'art (le terme « art » est pris ici dans son sens commun). La plupart des photographes n'ayant pas fait d'études artistiques et n'ayant pas d'expérience dans le domaine, faire de l'abstrait éduque l'œil et améliore notablement le reste des productions.
L'abstrait est un monde à soi tout seul dans lequel il n'y a pas de sujet. L'intérêt d'une photo n'est donc pas là. Il réside dans les lignes de forces et les rapports de couleurs, entre le net et le flou. Important est le rapport entre les détails, un grain de sable pouvant enlever tout intérêt ou au contraire donner toute la structure. Faire de l'abstrait apprend à observer d'une manière inhabituelle, qui renouvelle sa pratique photographique.
L'abstrait donne la vision du détail, des rapports de couleurs et de contrastes, ainsi que de l'impact de la couleur sur les formes. Il permet de comprendre ce qu'affirmaient Cézanne et les impressionnistes, à savoir que c'est la couleur qui donne la forme (en partie seulement, bien entendu). Mais faire de l'abstrait c'est bien plus que cela : pour moi, c'est s'adonner à la joie du monde.
Merci de vos commentaires
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31 Juillet 2009 à 17:28 dans
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