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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Nouvelle] Hé les figues !


Clic/agrandir. La propriété est souveraine, bien sûr. Mais dans un contexte de gaspillage qui contraste avec la déprise agricole de bien des campagnes, est-il judicieux d'interdire à d'autres de ramasser les fruits non récoltés sous prétexte qu'on est chez soi ?

Je ne prétends évidemment pas résoudre ce conflit, juste poser la question à travers une nouvelle fondée sur des faits. Vous n'aurez pas de mal à identifier ce qui n'est pas réel…

Jenny chuchota à Marco « Il y a un type qui nous appelle sur la route ». Marco finit de cueillir les trois figues bien mures qui étaient à sa portée pendant que Jenny en mangeait une autre. La région regorgeait de figues mais cet arbre était le plus précoce, il donnait son plein de fruits énormes et juteux début août. Un vrai régal en accompagnement de salades vertes, ou coupé en tranches avec du sésame, ou encore tel que, bien sûr. Marco remonta sur la route, une de ces petites routes de hameau sur lesquelles il passe trois voitures par jour. Un type était là, gesticulant, l'air furibard.
- Vous êtes chez moi !

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Le gars avait une tête de proviseur vachard, jouflu, cheveux courts et bouclés, petites lunettes rondes, essoufflé d'avoir marché cinquante mètres.
- Ok Monsieur, excusez-nous. On ramassait les figues. Vous ne les cueillez pas ?
- Non, elles ne sont pas bonnes !
Jenny failit s'étrangler. Encore un qui ne savait pas ce qui était bon, qui laissait les fruits se pourrir et ensuite se plaignait qu'au supermarché, ils étaient trop chers. Le moment ne semblait pas être à un petit discours d'écologie car le gaillard commençait à s'échauffer. Marco ne comprenait pas trop ce qu'il voulait, alors il lui offrit de prendre les figues.
- Non, non, je n'en veux pas, mais partez !
Marco faillit lui faire remarquer qu'actuellement, ils étaient sur la route et plus chez lui, mais il jugea que ce n'était pas le moment de faire le malin. Il demanda toutefois, perfide.
- Mais votre propriété avec votre maison semble de l'autre côté de la route. Là, c'est juste votre parking, c'est ça ?, ajouta-t-il en contemplant la voiture d'un turquoise criard, un de ces petits modèles dont on se dispute la laideur.
- Oui, c'est mon parking, mais c'est chez moi quand même !
- Évidemment, vu comme ça…
Jenny tira Marc par la main. Elle sentait qu'il ne fallait pas insister, des types comme ça, on en voyait d'autres hélas. Ils préféraient laisser pourrir les fruits que d'autoriser d'autres à les ramasser. Elle tira de plus en plus fort sur la main de Marc car elle connaissait son bonhomme. Peine perdue, il enchaîna.
- Je vois qu'il y a plein de figues écrasées sur la route, c'est dommage, non ?
Le type ne voyait pas où était le problème car pour lui les figues, c'était ça, le problème. Il expliqua à force grands gestes qu'il secouait les branches pour faire tomber les figues sur la route, afin que les gens n'aillent pas les cueillir sur son arbre. Marco ne releva pas le fait que « les gens », par ici, ce ne devait pas être plus de cinq à six personnes par semaine. Il préféra glisser perfidement :
- Et en vous garant, vous roulez dessus, c'est ça ? Comme ça personne ne peut manger vos figues ?
Le type perdit un moment de sa superbe et bien qu'en position de force, puisque propriétaire du lieu, il ne savait plus quoi dire. Marco et Jenny non plus, d'ailleurs. Tous trois restaient cois, au milieu de la route. Un peu plus loin, perché sur un poteau de clôture abandonné, Michael soupira dans ses grandes ailes blanches. Personne ne pouvait le voir évidemment : on ne voit pas un archange. Mais lui, il en avait ras-le bol de ce genre de situation. Il la savait bien plus ubuesque que d'apparence.
- Oh là ! Oh, là ! Oh !
Un vieux paysan montait péniblement la route. « Aïe », murmura Jenny, « cette fois ça se corse ». Pourtant, elle ne se sentait pas inquiète. Un rebondissement dans l'affaire des figues ? Elle ne croyait pas si bien suppposer. Le vieux, si ridé qu'on se demandait s'il avait encore de la peau, expliqua que le champ, c'était à lui.
- Mais alors, l'arbre ?, demanda Marco.
- Bah oui, c'est à moi, mais cette andouille m'interdit de passer par ce petit chemin que vous avez pris, et je ne peux pas descendre ailleurs, c'est trop raide pour moi. À mon âge, je ne peux plus sauter d'un mur.
Ils restaient tous plantés, comme s'ils avaient l'idéation difficile, tellement c'était incroyable. À cause de l'impossibilité de faire deux mètres sur un bout de parking privé, le vieux ne pouvait plus accéder à son champ, et donc cueillir ses figues. « Lesquelles », ajouta-t-il « sont les meilleures de la région ».
Après un petit moment d'hésitation, tout le monde s'était mis à vociférer, le vieux contre l'espèce de proviseur décrépit, le « proviseur » contre Marco, Jenny contre le proviseur. Ça risquait fort de dégénérer car le type aux petites lunettes rondes s'échauffait et Jenny craignait que Marco ne lâche par réflexe une de ses droites légendaires.
Sur son piquet, Michael haussa les ailes. « Cette fois, c'est décidé, je demande ma mutation pour alpha du centaure ! » lâcha-t-il en s'envolant dans un bouillon de lumière.
Le petit groupe continuait à s'expliquer quand tout à coup, Marco sauta dans le champ. Il atttrapa le vieux et le déposa littéralement à ses côtés. Le petit proviseur restait tout bête, juché sur la route. Il haussa les épaules et s'éloigna à peine, surveillant la situation. Le vieux et Marco discutaient, Jenny qui avait tout compris lança deux sacs et Marco reprit la cueillette, en évitant de s'approcher de LA propriété. À peine le temps d'y penser, il avait rammassé trois ou quatre kilos de figues juteuses. Il porta le vieux pour le remonter et il lui donna un des sacs. Le vieux avait la larme à l'œil. Au moment où il allait s'éloigner, il glissa à Marc :
- Donnez-moi votre numéro de téléphone, le type ne reste jamais bien longtemps, je vous préviendrai quand il sera parti.
Et il décampa tout guilleret, un sac de deux kilos de ses figues à la main pendant que Jenny hilare commençait à déguster celles que Marco venait de lui donner.
« Finalement, je reste », glissa Michael en un souffle. Évidemment, il avait tout vu, qu'il soit sur un piquet ou en haut de l'espace ne changeait rien à son omniprésence. La vie d'archange était plutôt dure ces derniers temps mais il suffisait d'un peu de connivence entre les hommes pour que tout aille mieux.

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