[Nouvelle] Une petite fille dans le cœur
On achète notre matériel, on aime notre petit monde photographique et informatique, nos activités de loisir et de passion. On aime internet, le blogs et les forums, le monde en devient presque virtuel. Mais il suffit quelquefois d'une course ordinaire pour que tout soit différent…
Franck pestait. Quelle andouille il était ! Il avait oublié de payer le parking. Et maintenant qu’il était emmanché dans la file, va-t-en reculer, toi.
– Bon, cet idiot, il recule ou quoi ?
Franck était sur le point de descendre. Justine l’arrêta.
– Chéri, pas ici, non. Pas à Marseille. Pas dans un parking souterrain. Ni si on était à un feu, tu vois…
Franck voyait. Il s’assombrit. De penser à Pierre, il serra les dents. Pierre, lardé de coups de couteau parce qu’il n’avait pas démarré assez vite à un feu, Pierre qui avait eu le tort de descendre de voiture. En toute perte, car convaincre un excité du klaxon de l’inutilité de son impatience, c’était peine perdue. En toutes pertes, car Pierre avait laissé trois mômes, veuf qu’il était. Pierre se concentra sur la file de voitures…
– Ah, ça y est, il a compris !
La file se dégageait peu à peu, le temps que l’info circule de neurone à neurone jusqu’au dernier. Franck recula nerveusement.
– Doucement, doucement, Franck ! C’est pas la journée à s’énerver !
Non, ça, ça n’était pas la journée à s’énerver. En effet. Ça n'était vraiment pas leur jour. Tout allait si bien, dans leur verte campagne, qu’est-ce qui leur avait pris d’aller à Marseille ? Le lecteur de DVD, depuis le temps qu’ils en parlaient, ils auraient pu l’acheter n’importe où ! Surtout à trente-neuf euros, n’importe quel supermarché aurait fait l’affaire. Mais non, à croire qu’ils s’étaient précipités dans un piège, mus par une force invisible.
Rien de grave d’accord, mais après le bouchon sur l’autoroute, avec cet accident et le mec sur le toit (juste un peu de sang…), il y avait eu la manif au Vieux Port. Embouteillages, embouteillages. Ils en avaient décidé de garer la voiture à l’air libre. Et d'aller à pied.
Dans la petite rue qui menait au centre commercial, ils n’avaient pas pris garde aux deux malabars, mais les malabars avaient pris garde à Justine. Sans une inopinée patrouille… Justine en était quitte pour une jupe déchirée et Franck pour un bras douloureux d’avoir été trop tordu.
Une jupe déja courte et déchirée par-dessus le marché à Marseille, chaque pas devenait un danger. Pensez, une belle fille comme Justine. Alors, voilà : ils avaient filé doux vers leur voiture. Re embouteillages et direction le parking souterrain. Le temps de sécher les larmes.
Et puis il y avait eu l'escalator, ce lieu qui déclenche les bousculades. Puis le cauchemar ordinaire du magasin. Vendeur pas aimable, rayons en travaux, caisses en panne. Bref, ils avaient passé une matinée pour acheter un lecteur de DVD ! Restait à sortir de ce foutu parking !
Après une pénible marche arrière assortie de coups de klaxons et d’engueulades en tous genres, Franck réussit enfin à garer la voiture dans un coin sombre, derrière une vieille Punto blanche. Il s'apprêtait à sortir pour aller payer.
– Tu as vu ? La gamine !
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a Justine ?
– Mais regarde, là ! Elle arrête pas de cogner sa gamine !
Franck n’avait pas vu mais à peine la porte ouverte il entendit les cris. Dans le parking souterrain encombré, au milieu des gaz d’échappement et du bruit des moteurs, des klaxons et des souffleries, on n’entendait que ça !
Les cris d’une gamine, les pleurs, la terreur.
Après avoir jeté un œil mauvais à la Punto dans laquelle on ne voyait qu’une agitation de poings, Franck sortit, bien décidé à aller payer son satané parking pour partir d'ici au plus vite.
– Bon, j’y vais vite fait. Il me faut deux minutes. Si elle continue va voir, je serai là tout de suite.
Il partit en courant. Justine était en état de choc. La gamine se faisait tabassser encore et encore… Mais Franck avait raison, ce n’était peut-être qu’une crise passagère.
Justine tremblait de terreur, elle tremblait pour la gamine qui se faisait tabasser encore et encore, elle tremblait de peur aussi, terrorisée à l’idée de sortir seule dans un parking souterrain. Un parking glauque dans une ville plus glauque qu’un mauvais marécage.
Justine paniquait à l’idée d’intervenir, elle paniquait de ne rien faire. Elle pensait à d’autres scènes… Les coups de sa sœur, les poings de son frère (et aussi les doigts, mais ça…), les baffes de sa mère, les coups de manche à balais de son père…
La gamine se faisait tabasser encore et encore. Justine sortit. Franck ne tarderait pas. Mais dans ce coin sombre du parking, elle était seule. Seule, seule avec ces cris, seule face à cette mère indigne ; ou peut-être simplement énervée, il fallait essayer d’y croire.
Seule, mais la gamine se faisait tabasser encore et encore.
Justine s’était levée, seule dans le parking glauque, elle ne pensait même plus à la ruelle et ses deux gros lourdauds peloteurs, il était impossible de penser tant la gamine criait.
Seule dans ce gourbi qui puait la pisse et le mazout, elle s’avança, oubliant qu’avec sa jupe déchirée elle était un appel au viol, comme on dit pour tout excuser…
Elle ne regarda pas si un quelconque ahuri se tenait dans un coin, elle avançait, elle avançait si lentement !
La gamine se faisait tabasser encore et encore et c’était comme si la planète entière avait été résumée dans ce geste insensé, dans cette folie furieuse d’une mère. La gamine se faisait tabasser et dans ses cris, tous les cris des enfants de la planète tentaient de se frayer un passage.
La gamine se faisait tabasser et c’était un sacré embouteillage, un immense parking de cris et de larmes qui tentait de se vider. La gamine se faisait tabasser comme d’autres, il n’y avait jamais rien eu de plus universel que le tabassage.
Justine se déplaçait lentement, lentement, si lentement par rapport à l’urgence des cris. Elle foulait le sol dur comme s’il s’était agi d’une terre promise, elle allait mettre fin à l’exécution de la gamine et, elle le sut à cet instant, elle créerait un mouvement de défense des enfants.
La gamine se faisait tabasser encore et encore mais dans un coin glauque d’un parking glauque d’une ville glauque, un espoir était né.
Enfin parvenue à cette Punto blanche, décidée, Justine ouvrit la porte, un acte démesuré, un acte simple, un acte fondateur.
La gamine se faisait tabasser encore et encore mais la porte était ouverte.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
La voix avait retenti, forte, d’une puissance démesurée.
La gamine ne pleurait plus, tout c’était arrêté d’un coup, et il y a avait cette question.
– Euh… Je ne sais pas.
Ailleurs, vraiment ailleurs, Marvouk regarda kachouka. Il peinait à reprendre ses esprits. Il s’accouda. La jeune femme en blouse blanche répéta :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Je ne sais pas.
Marvouk regarda à droite le créateur de rêves et à gauche Kachouka, puis il lui raconta l’histoire de la gamine qui se faisait tabasser.
– Eh, c’est normal, andouille. Tu t’es trompé de planète. Tu as réglé sur « Terre ». Décidément, il faudra que je supprime cette commande !
– Non, non.
Marvouk ne savait pas pourquoi il avait dit ça après un tel cauchemar. Kachouka reprit.
– Et encore, tu as eu de la chance ! C’était réglé sur « Journée ordinaire dans une ville civilisée » ! Sinon, j’te dis pas !
En partant du Rêvorium, Marvouk contempla les sept lunes. Il songeait à cette Justine. « Alors, il y en a quand même, des cœurs… » Il se promit d’aller au Méditorium transneuronique. « Oui Justine, j’irai aider la petite fille dans ton cœur ».
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15 Septembre 2009 à 18:12 dans
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