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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Contes de Thomas] L’enfant et le feu du chêne


 
Clic/agrandir. Chêne Kermès à l'automne au pied de la Saint Victoire
Le cinquième des Contes de Thomas
 
Le feu était si puissant qu’Ar Grand s’y chauffait jusqu’au dernier orteil, et à son âge il appréciait de sentir la chaleur dans ses articulations plutôt que la douleur glacée de l’arthrite et le découragement qu’inspire l’usure. Il est vrai qu’Ar Grand dépassait l’âge à partir duquel on ne compte plus les années, un âge où quelle que soit votre date de naissance vous avez forcément connu deux siècles. L’âge, il l’oubliait aujourd’hui, emporté par le feu ardent. Le feu.

Thomas se dandinait en tous sens comme s’il avait été une flamme. En vérité, le feu, c’était lui. Il était habité par une telle chaleur qu’elle aurait enthousiasmé le monde, si le monde n’avait été si insensible.

Thomas cuisinait son arrière-grand-père et, c’est le cas de le dire, il le cuisinait à feu vif !
– Ar Grand, Fabienne, elle ne va pas partir comme Adrienne ?

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Thomas n’était que feu, emporté par l’amour. À sept ans environ, il n’y a pas de limite à l’amour. Il embrase tout. Thomas s’embrasait et pourtant, malgré ses sept ans, il s’inquiétait, il était même presque terrorisé. Il avait perdu son Adrienne, poussée du haut d’un escalier par un imbécile jaloux. La ressemblance entre les deux prénoms, Adrienne et Fabienne, le rassurait autant qu’elle l’inquiétait. Est-ce que ça voulait dire qu’il aimait autant Fabienne qu’Adrienne, ou que Fabienne allait partir comme Adrienne ? Ar Grand avait soupiré, hésité avant de répondre.
– Tu sais, Thomas, on ne peut pas savoir ces choses-là…
– C’est pas juste !
– Oui.

C’était la façon d’Ar Grand de parler avec Thomas : oui. Il était inutile de nier l’évidence. Avec de telles réponses, les plaintes et récriminations de Thomas ne duraient pas, tant il se sentait entendu. C’est injuste ? Oui. Bon, on passe à autre chose.
– Ar Grand, il devrait y avoir une garantie pour l’amour.

Ar Grand sourit, Thomas reprenait presque mot pour mot la phrase de son père, sur un sujet différent. Ah, il y en aurait eu beaucoup à dire sur les conceptions du père de Thomas… Mais Ar Grand ne perdit pas le fil, ce n’était pas le moment de lâcher Thomas.
– Une garantie… Alors, seuls ceux qui n’ont pas la chance d’aimer n’auraient pas de garantie ?
– Euh… Bah, non !

En guise de conclusion, Thomas ajouta un « Bah zut, alors ! ». Oui, il avait déjà la chance d’aimer, il n’avait pas pensé aux autres, et d’après ce qu’il voyait, les autres, ils n’avaient pas souvent la chance d’aimer. Et ne pas aimer, ou ne plus pouvoir aimer, Thomas savait ce que ça faisait, depuis la mort d’Adrienne. Après le désespoir, il y avait eu cette impression de traverser un grand désert glacé. Heureusement, il y avait eu la douce compréhension d’Ar grand. Avec ses drôles de manières et son peu de mots, il avait discrètement accompagné Thomas. Et maintenant, Thomas vivait le feu, et son arrière-grand-père s’y chauffait jusqu’au bout des orteils, donc.
– Elle est belle, hein, Fabienne ?
– Oh oui, Thomas, oui !

Ar Grand avait répondu avec enthousiasme aautant parce qu’il sentait Thomas basculer du bon côté de l’amour que par conviction. Fabienne était splendide avec ses grands cheveux noirs bouclés et ses airs d’ange malin, et déjà des allures de nymphe malgré ses sept ans.
– Dis, Ar Grand, tu crois que je vais me marier avec Fabienne ?

Ar Grand ne réagit pas comme aurait réagi un père ou une mère, ou n’importe quel adulte, en disant quelque chose comme « Tu sais, tu es peut-être un petit peu trop jeune pour y penser ». Non, Ar Grand n’était plus un adulte depuis longtemps, il était un ancêtre et il percevait les sous-entendus dans la question de Thomas. Du coup, il choisit de répondre par un raccourci.
– Tu penses trop à Adrienne, Thomas ?

L’enfant éclata en sanglots. Après le feu, c’était le déluge. Ce fut brutal mais bref. Les larmes s’évaporaient au brasier de son cœur. L’enfant avait arrêté de se dandiner et il vint s’asseoir à côté de son arrière-grand-père.
– Ar Grand, je ne peux pas aimer Fabienne s’il y a encore Adrienne qui prend toute la place dans mon cœur !

Ar Grand ne répliqua pas directement car il savait bien, lui, qu’il n’y avait pas place pour deux amours pareils dans un cœur, fut-il aussi ardent que celui de Thomas.
– Tu vois, Thomas, regarde, là.

C’était janvier, mais ils étaient assis sur un muret, sous le ciel de Provence. Entre la douceur du temps et le brasier de Thomas, ils ne risquaient pas d’avoir froid !

Thomas connaissait assez son arrière-grand-père pour savoir qu’il ne tentait pas une diversion aussi malhabile que ne l’aurait fait son père. Aussi, bien qu’intrigué, il répondit.
– Oui, Ar grand, c’est un gros chêne.
– D’accord, Thomas. Tu vois un peu toute l’énergie qu’il a fallue pour qu’un si grand arbre pousse ?
– Bah oui…
– Peut-être même un amour si grand que ton amour pour Fabienne ?

Thomas ne comprenait pas tout, alors, intrigué, il posa une question à laquelle il le savait, son arrière-grand-père ne répondrait pas tout à fait.
– Ar Grand, l’énergie qui fait pousser les arbres, c’est de l’amour comme dans notre cœur ?
– Pas tout à fait… Mais oui.

Des mondes s’ouvraient à Thomas. Il n’avait jamais vu les choses comme ça. S’il y avait de l’amour partout…
– C’est peut-être pour ça que j’aime autant les arbres.

Cette fois, c’était Ar grand qui ne comprenait pas bien mais il se garda bien de le montrer. Il continua sur son idée.
– Bien, Thomas, tu vois un peu tout l’amour qu’il faut pour faire un arbre.
– Ben oui, ça, c’est sûr, dis donc !
– Et tu sais quels sont les fruits de cet amour ?
– La beauté de l’arbre !

Ar Grand en fut estomaqué, tant il n’avait pas prévu pareille réponse, mais il en sourit d’aise. Les enfants avaient de telles fulgurances… La beauté comme fruit de l’amour, bien sûr, la beauté du monde, et aussi la beauté des œuvres d’art. Bref, il ne fallait pas s’égarer.
– Oui, tu as raison, Thomas. D’ailleurs, on en reparlera. Mais là, je voulais juste te dire… Regarde par terre, au pied de l’arbre.
– Ah oui, les glands !
– Voilà, Thomas, le fruit d’un tel amour, ce sont les glands.

Thomas ne voyait pas du tout où son arrière-grand-père voulait en venir. Il pensait toujours à Adrienne, mais il allait un peu mieux.
– Tu vois, Thomas, ton amour pour Adrienne, il est peut-être dans cet arbre. Ou au moins, toi, si tu veux, tu peux lui donner.

Thomas se concentra très fort. Oui, tout cet amour pour Adrienne, il allait le donner au grand chêne. Car Adrienne était morte, de toute façon, et son amour pour elle ne lui servait à rien d’autre que l’empêcher d’aimer Fabienne.
– Oui, oui, Ar Grand, je lui donne, au chêne. D’ailleurs, il l’avait peut-être déjà, cet amour, depuis le temps qu’on le regarde.
– Sûrement, Thomas. Alors maintenant, tout cet amour pour Adrienne, il se retrouve aussi dans les glands.
– Ah, super, il va donner d’autres chênes !

Thomas bondissait à l’intérieur de lui-même, sans bouger car il ne voulait pas effrayer les oiseaux. Lui et Ar grand passaient beaucoup de temps à les regarder. Là, justement, au pied du chêne il y avait un geai… Les geais…
– Mais alors, Ar Grand, les geais, ils mangent les glands…
– Oui, tu vois, tu donnes l’amour au chêne et lui le transmet aux geais et peu à peu, tu ressens moins fort ton amour pour Adrienne.
– Mais pas du tout, Ar Grand ! Les geais ne mangent même pas tous les glands ! À ce train-là, il y en a pour une éternité !

Ar Grand faillit se décourager car la vivacité de Thomas lui jouait des tours, mais il avait une autre idée. Et justement, un de leurs copains vint à sa rescousse. Ar Grand souffla à Thomas…
– Pas trop fort, Thomas… Regarde qui descend du cyprès !
– Oh, l’écureuil…

L’animal farouche sautait à bonds légers vers le chêne. Il s’installa tranquillement au pied pour déguster les glands. Thomas commençait à respirer.
– Ouf, Ar Grand. Avec les écureuils, ça ira un peu plus vite, pour l’amour d’Adrienne.

Le petit garçon se détendait. Ar Grand savait que le moment était venu de lui enchanter le cœur.
– Tu vois, Thomas, tout cet amour, il nourrit le chêne, les geais, les écureuils, et bien d’autres. Mais il y a mieux. Ça nous émerveille, nous qui regardons.

Thomas regarda son arrière-grand-père en écarquillant les yeux. Ça s’agitait sous sa caboche, à tel point que la phrase bondit hors de sa bouche avant qu’il l’ait vraiment comprise.
– Alors, Ar Grand, ça veut dire que tout mon amour pour Adrienne, il va aller partout émerveiller tous les enfants qui regardent les chênes, les oiseaux et les écureuils ?

Ar Grand se dispensa de répondre. Un grand sourire suffisait. Dans les yeux et le cœur de Thomas il voyait l’amour pour Adrienne accepter de laisser la place, et de la place, il en fallait, tant Thomas l’aimait, sa Fabienne !

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