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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Portfolio] J’ai rencontré Magritte et j’avais dix-sept ans


 
Clic/agrandir. Une photo qui ne rappelle pas le style de Magritte mais plutôt l'un de ses thèmes, d'ailleurs en partie repris par le peintre Didier Morlet qui m'a raconté cette anecdote.

Non, ce n'est pas moi qui ai rencontré Magritte mais le peintre Didier Morlet qui me l'a raconté. Ses anecdotes m'ont donné envie de lui écrire un texte qu'il a validé, dans lequel il n'y a donc pas d'erreur par rapport à l'étonnant personnage de Magritte. Comme vous le verrez, le maître donne au passage, sans rien dire et juste par son attitude, une intéressante leçon sur la notion d'inspiration.

Outre lire ce texte, vous serez peut-être intéressé à découvrir ce que m'a apporté le fait d'écrire pour d'autres, rien moins qu'une aide dans la découverte de ma propre démarche : Du détour par l'écrit pour se trouver en photo.

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J’ai rencontré Magritte et j’avais dix-sept ans. J’étais si jeune, j’étais si heureux d’être son élève, moi le poète et peintre naissant. J’ai rencontré Magritte et il me guidait, m’inspirait. Je ne savais si ma peinture avait de la valeur car la valeur, pour moi, était de m’imprégner de l’essence du monde selon Magritte.

Tout de même, je commençais à avoir une petite réputation de peintre surréaliste. Le maître me guidait vers l’essentiel, l’art ne doit pas s’encombrer de complications, me disait-il.

De lui on a dit plus tard qu’il « produisait des énigmes poétiques propres à scruter les rapports entre images, réalité et langage ». Mais moi je voyais et plutôt je ressentais la poésie tout court, le monde comme unique poésie.

J’ai rencontré Magritte et c’était un moment d’éternité mais il est mort, le bougre. Devenu orphelin de cœur, la vie m’a rattrapé. Du moins, ce que d’aucuns appellent la vie : le travail. J’avais rencontré Magritte mais le monde s’était d’un coup arrêté, figé au bout d’un pinceau, devenu principe de réalité. Si loin de mes rêves !

J’hésitais quant à ma peinture, mon père n’a pas hésité et m’a montré la voie raisonnable : la prépa. Ma mère, pianiste, aurait peut-être encouragé l’artiste que j’étais alors sans vraiment le savoir, sans y penser, mais face  à l’alimentaire, elle ne pouvait que s'incliner.

J’ai rencontré Magritte et je ne me souciais pas de savoir si j’étais artiste. Il est mort et je suis devenu ingénieur. Quarante ans. Magritte est mort et il m’aura fallu quarante ans pour tout plaquer.

J’ai rencontré Magritte et maintenant je me retrouve. Je me retrouve seul, orphelin du père spirituel. J’ai cinquante-neuf ans et ma vie commence. J’ai rencontré Magritte et quarante ans après, la force de la poésie, toujours intacte, demande tact pour se laisser parfois dompter.

Magritte m’avait ouvert la porte une brosse à la main. Pourquoi pas, pour un peintre ? J’avais imaginé quelque chose de plus impressionnant. Il me dit simplement « bonjour », ni surpris de me voir ni intrigué par mon outrecuidance. Moi, je me souvenais que je l’avais accosté d’une manière quasi cavalière. Il était venu comme invité d’honneur d’un concours où j’avais gagné une médaille de bronze… en copiant un Vlaminck. Pas démonté, je lui ai demandé :
– Vous aimez nos peintures ? (c’était une exposition collective)
Je ne me souviens plus s’il m’a répondu mais il m’a proposé de venir le voir. Et me voilà.

Me voilà face à Magritte, un vieux monsieur pour moi, vu de l’arrogance de mes dix-sept ans. Presque un papi, mais avez-vous déjà vu un papi avec une auréole grande comme ça ?

Tout de même intimidé, j’étais face à l’auréole, le grand Magritte. Qu’allait m’apprendre cette auréole ? Tout, sûrement. Rendez-vous compte : j’avais un après-midi à passer avec Magritte au sommet de son art, un seul à seul, un 17-60 (nos âges…).

À peine si j’osais entrer. Qu’importe, il s’était déjà remis à peindre ! Quoi de plus simple, en effet ? Il était en chemise blanche et cravate, pantalon de costume. Il aurait aussi bien pu s’apprêter à aller au bureau mais non, il peignait. Et forcément, c’était une grande œuvre. Je n’avais plus qu’à le regarder. Et l’écouter, car il me parlait beaucoup. Problème, je ne comprenais rien.
 

J’attendais des conseils, des explications, il ne justifiait ni n’expliquait son travail, il parlait de choses diverses et variées qui semblaient n’avoir aucun rapport, du moins pour moi.

Il peignait, tranquille, assis comme un I. Économe de gestes, tout chez lui était sobriété. J’étais sidéré. Les questions me tournoyaient comme pour me protéger de la claque que je prenais, la révélation : le génie est simple, ça semblait si naturel. À dix-sept ans, c’était une révolution personnelle. Magritte peignait tout en me parlant, mais il peignait avec une application rare. Il était tout dans son geste. Ni concentré ni bêtement appliqué, simplement présent. Je sus intérieurement que par la suite, je ferais du yoga, mais je n’en avais pas conscience.

Cette présence intense et sans esbroufe m’impressionnait. Dans ses tableaux, il y avait d’immenses à-plats. Moi, j’aurais pris une large brosse, voire un rouleau, pour aller vite.

Mais non, le Maître peignait sous mes yeux avec une brosse ridiculement petite. Et avec un geste d’une de ces lenteurs ! Mais pourquoi donc prendre autant de temps à peindre un simple à-plat ?
– Regarde bien la toile, regarde à travers, il y a tellement de dimensions… Pour une fois qu’il daignait me donner un conseil intelligible, ou qui avait l’apparence de l’intelligible, je le mettais illico en pratique.

Seulement voilà, ce que je voyais surtout sur sa toile… C’était la toile ! Comment diable pouvait-il mettre si peu de peinture ? Il peignait à la brosse mais il aurait pu tout aussi bien peindre au racloir ! À croire qu’il était pingre. Je repensais à une parole d’André Lemaître. Le grand peintre Normand m’avait dit un jour :
– J’utilise peu de rouge.
– Ah bon, pourquoi ?
– Le rouge, ça coûte cher.

Mais finalement, peut-être que Magritte n’était pas pingre. Il semblait plutôt intéressé par le rapport entre la toile et la peinture. La toile était peut-être pour lui la trame de l’univers, aussi ne devait-elle accueillir que le minimum de peinture ? Ou n’être habitée que du seul sujet, sans excès de matière ? Bien sûr, je n’en saurais jamais rien car Magritte parlait de tout, sauf de ce qui aurait pu expliquer sa peinture.

Il me parlait plutôt de matière, lui qui en mettait si peu. Un comble ! Moi qui aime la matière, j’en étais presque vexé. J’appris d’un coup que la matière s’économise, se respecte. Je compris que si par la suite je revenais à une peinture épaisse, il me faudrait la mériter. Mais pour l’heure, fasciné par Magritte, j’entrais dans la religion du minimum de peinture, et pour de longues années.

On nous appela pour le repas. L’après-midi avait passé si vite que j’en avais oublié l’incongru : à baigner dans son auréole, j’avais oublié l’homme en cravate et chemise blanche. Je fus d’autant plus surpris quand je le vis arrêter de peindre instantanément. On l’appelait pour se restaurer ? Il s’y rendait de suite. Je l’aurais rêvé inspiré, acharné à une frénésie créatrice ! Il s’était arrêté au milieu de son coup de brosse. Le tableau existait déjà, une suspension de temps ne changerait rien. Quelle leçon !

Pour aller manger, c’est à peine s’il aurait besoin de se laver les mains : nulle trace de peinture sur ses doigts. L’homme à la chemise cravate quittait sa toile comme un fonctionnaire inoccupé sort de son bureau. L’auréole avait pris un sacré coup. Mais lui, c’était un fonctionnaire du génie. Ô génie suspend ton vol !

Dans les méandres de ma stupéfaction, se glissait une vérité de taille, la différence entre l’inspiration et l’inspiré.

L’inspiration oblige à créer de toute urgence, avant que la muse ne disparaisse. Magritte avait sans doute connu un jour ces moments fugaces et urgents. Maintenant inspiré, le sage vivait son état d’être. On a l’inspiration, on est inspiré. L’œuvre attendra.  A-t-on jamais vu le Créateur se presser ? Que ce soit tout à l’heure ou un autre jour, la création se poursuivra.

L’inspiration est un réveil au monde, l’inspiré un éveillé dans son domaine.

> Portfolio de Didier Morlet

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