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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Nouvelle] Un photographe au musée


Un peu d'humour cruel… 

Jako se sentait bizarre, voire étranger à lui-même. Il avait besoin de tout reprendre de zéro, de se souvenir de la façon dont tout cela avait commencé. Sur une idée absurde : un petit reportage dans un musée. Il savait bien que toute photo y était interdite et ce, quel que soit le musée. Mais bon, après tout, nombreux étaient ceux qui transgressaient. Lui ne l'avait pas fait parce qu'il était bravache (ce qu'il était) mais parce qu'il souhaitait réellement faire un papier sur un sujet qui lui tenait à cœur.

C'est comme cela qu'il s'était retrouvé au musée Granet à Aix-en-Provence. Le sujet était une expo Picasso, avec une sélection de toiles montrant en quoi il s'était inspiré de celui qu'il considérait comme son maître, Cézanne. Jako se remémora l'expo en soupirant : pas de quoi casser trois pattes à un canard. Certes, le rapport entre les deux peintres était évident et bien montré, avec pédagogie. Mais du coup, les tableaux sélectionnés manquaient pour la plupart d'intérêt, hormis trois ou quatre chefs-d'œuvres.

« Trois ou quatre, c'est mieux que tes photos ! », marmonna Jako…

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Il ne savait s'il devait s'énerver, en rire, grincer des dents… Ça, depuis cette affaire, il grinçait des dents, mais pour une toute autre raison. Bref, il était entré dans le musée avec deux appareils photo : un compact dans une poche, son réflex dans un petit sac à dos, au milieu d'un blouson et d'un sweet-shirt tous les deux bien inutiles avec cette chaleur de fin septembre.

- Vous avez de l'eau, ou un couteau ?
- Non, répondit Jako à l'employée du musée. Il faillit s'esclaffer et ajouter que s'il avait un couteau, il ne le dirait bien sûr pas. Quant à l'eau, c'était sans doute une conséquence de vigipirate. Deux heures de visite sans boire avec un tel monde et une telle chaleur, ça promettait d'être pénible. « Au moins, il n'y aura personne aux toilettes », s'amusa Jako, « Et comme ça, ils auront moins de nettoyage à faire ! », persifla-t-il.

- Devant, le sac !
- Hein, quoi ? Que ? Où ?
Jako bafouillait devant l'employée zélée au bord de la crise de nerf. Passer du temps pour l'un des centaines de touristes qui devaient passer sous le portique dans le quart d'heure, tout ça parce qu'un ahuri confondait devant et derrière, non, elle n'avait pas que ça à faire.

- Ah, euh, pardon…
Le neurone fatigué, sans doute stressé de passer son matériel sous le portique et peur de se le faire confisquer, Jako s'exécuta ; il mit son sac à dos sur le ventre et passa sans encombre. Ma foi, tout se présentait bien : il était dans le musée avec son matériel. Il y avait finalement un peu moins de monde qu'il avait craint et il s'en frottait les mains. Il verrait par la suite qu'il avait tort.

Jako se dandina sur sa chaise. Rien que de se souvenir de tout cela lui était pénible. Quant à la suite… Ah, au moins, s'il n'y avait pas eu la suite !

Il y avait un autre portique mais Jako profita du court instant où l'employée de garde s'était tournée pour passer subrepticement. Il n'avait aucune envie de devoir ouvrir son sac et d'être obligé de le mettre à la consigne. Il savait bien qu'il aurait du mal à trouver le culot de sortir tout son matos, mais on ne savait jamais : peut-être aurait-il une occasion.

Le projet de Jako consistait à faire plusieurs fois le tour des galeries, la première fois pour repérer les lieux et voir comment cela se passait. Pas comme prévu, hélas : il y avait trop peu de monde ! Du monde, certes, déjà beaucoup trop pour apprécier la visite, mais pas assez pour le noyer dans une masse. Là, quoi qu'il fasse, il avait toujours un garde en point de mire. Et pas de chance, il semblait être le seul à vouloir photographier l'expo.

Ah, tout aurait été plus facile si ça avait été comme l'expo Cézanne l'an dernier. C'était tellement bourré de monde et il fallait tellement jouer des coudes que les gardes ne savaient plus où donner de la tête. Les éclairs de flash partaient de partout, et allez donc les localiser dans une foule grouillante… Cette fois, rien de tout ça : il serait vite repéré.

En attendant, il repéra ce qui semblait être une étudiante, et ce qui ne semblait pas mais était bel et bien un superbe décolleté. La fille ne s'intéressait guère à la peinture ni au discours du guide, ni à rien d'ailleurs, et Jako en profita pour se rincer carrément l'œil. Il s'intégra au groupe abreuvé de paroles par un Québecois en verve. Le guide racontait autant sa vie que la peinture, il imaginait sans doute intéresser son auditoire. Manifestement, il aurait dû soit se recycler, soit changer d'auditoire. C'est Jako qui quitta le groupe car la tchatche du québecois l'assommait et le groupe était trop petit pour l'abriter et photographier en paix. Sans le savoir, il venait de prendre la seule bonne décision de sa matinée.

Jako avait fini par se lancer. Il avait pris en photo l'un des rares paysages de Picasso, une belle œuvre. Même s'il n'y connaissait rien, Jako adorait cette toile et supposa du coup que c'était un chef d'œuvre. Peu importe en vérité : il avait simplement pris cette photo parce que ça l'intéressait. Un type s'était immédiatement intéressé à lui : Jako avait senti un bras ferme qui le saisissait au bras.
- Suivez-moi.

Malgré le ton sans équivoque, Jako choisit de résister. Il fit un pas de côté, plus pour se mettre clairement en vue du public que pour échapper au sombre olibriu qui venait de l'alpaguer.
- Qu'est-ce que vous me voulez ?
- Interdit de photographier.

Le type accentuait sa pression sur le bras de Jako, apparemment il était fermement décidé à le faire sortir manu militari.
- Je n'ai pas photographié !
Contre toute évidence, Jako avait osé nier. Contre toute attente, le vigile surpris avait relâché sa prise, et Jako en avait profité pour se libérer et s'éloigner d'un mètre. Des gens regardaient. Un gus photographiait tranquillement la scène avec son téléphone.

- Oh, vous savez, c'est juste pour moi.
Jako savait que la surprise ne suffirait pas à calmer le type et qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de se rendre compte qu'il s'était fait prendre pour une andouille. Aussi Jako avait enchaîné, comme s'il n'avait jamais dit qu'il n'évait pas pris de photo. Il savait qu'il falait faire le touriste ahuri, qui avait juste pris une photo comme ça, pour sa tante handicapée qui ne pouvait pas venir au musée.

- C'est le règlement !
Bon, vu comme ça, au moins c'était clair et net. Jako opina du chef, pas question de contester le chef. Sa soumission immédiate eut l'effet escompté : le vigile déguerpit, soit qu'il avait déjà oublié pourquoi il était là, soit qu'il devait rejoindre son poste, ou quelque autre raison que ce fut. Jako s'en tapait, il avait sa première photo.

Prudemment, il démbula nonchalament et en profita pour faire ce qu'il était venu faire en priorité, tout de même, à savoir regarder les peintures. Il s'absorba dans ses contemplations, se passionna pour certaines comparaisons, s'extasia. C'est sans doute ainsi qu'il perdit toute prudence et commit une fatale imprudence : sans précaution particulière, il prit une seconde photo.

- Suivez-moi !
Décidément, les vigiles n'avaient que ce mot là ! Ils étaient bien dressés et le conservateur du musée devait tenir à faire appliquer ses consignes à la lettre : pas de photo ! Jako se sentait mal. À cause d'un relâchement, il risquait de tout perdre. Il fit une moue du même genre que le type qui s'excuse auprès d'une fille d'avoir craqué juste avant le moment du nirvana pour elle, cassant toute l'affaire. Apparemment, le vigile avait été sensible à la moue car il hésitait.

Jako poussa son avantage.
- Vous savez, ces peintures, c'est jouissif. Le Picasso, il a lâché la purée !
La déclaration n'avait bien entendu rien à voir avec les toiles mais n'était qu'une grotesque allusion à la moue. Et ça marchait. Le type devait avoir le problème avec les filles car il se décomposait à vue d'œil. Il ne releva même pas le fait qu'en l'occurrence c'était un Cézanne et non un Picasso ; manifestement, il était dans ses affres. Quand il fit à son tour la moue, cette moue autant d'excuse que de détresse, Jako sut qu'il avait gagné. C'était le moment de passer au plan B.

- Je vous sens compréhensif… Vous pouvez m'expliquer pourquoi c'est interdit ?
Jako se sentit affreusement hypocrite mais il était désormais sûr que ça allait marcher. Et ça marcha.
- À cause du flash.
- Oh, vous savez, je connais assez bien la question, ce n'est pas un petit flash comme ça qui risque d'abîmer une peinture ! Ni même de gêner quelqu'un. Regardez !

Et Jako fit l'inconcevable. Sous l'œil médusé du vigile, il sortit son appareil photo de sa poche ; le pauvre gars était paralysé. Sans doute s'était-il mépris sur le geste de Jako, qui avait farfouillé fort près de ses attributs, accompagnant le tout de la moue fatale. Jako en avait évidemment profité et pour bien montrer que l'éclair était insignifiant, il avait pris une photo sous le nez du vigile.
- Vous voyez ?
- Oui en effet…
Jako en profita pour prendre une autre photo. Il allait continuer…

- Qu'est-ce qui se passe ici ?
- Rien, Monsieur me montre quelque chose
- Il prend des photos ?
- Non non, il me montre son éclair.
Jako peina pour se retenir de rire. Se contenant difficilement, il arborait la fameuse moue qui paralysait le vigile. Quant au vigile à la rescousse, c'est bien simple, il ne comprenait rien. Un éclair ? Et pas de photo ? Trop compliqué pour lui sans doute, il partit et Jako en profita pour en faire de même, laissant l'autre en enfer de même. Pauvre vigile ravagé par une simple moue ! S'il n'avait fait autant de stages sur la communication et de psychologie, Jako n'aurait pas pu croire qu'une simple mimique puisse avoir autant d'effet, juste parce qu'elle rappelle au pauvre hère un moment d'intense faiblesse.

« Allez, tu en fais un peu trop ». Jako se sermonna. Il se racontait l'histoire avec trop de délices. La suite n'avait pourtant rien de drôle. Il soupira. « Dis-donc, satanée journée et satané musée ! »

Dans le musée, il y avait toujours les tableaux. Jako en était à son troisième tour, il avait plus que vu ce qu'il voulait. Il lui restait une photo à prendre. Il avait rangé son compact car l'éclair du flash était désormais repéré. Avec son réflex à la main, il était peu discret mais les vigiles ne le remarquaient pas. Il prit une photo. Hélas, il n'avait pas pensé à tout.
- Monsieur, c'est interdit !

Un vigile gros comme une horloge de grand-mère lui barrait la route. Pas difficile de savoir comment il avait su que Jako photographiait : le bruit. Son vieux reflex faisait un bruit d'enfer, comment avait-il pu oublier ce détail ? Détail fatal, comme la suite allait le prouver.

- Monsieur, vous effacez immédiatement la photo !
Jako envia alors les copains. Avec leurs numériques, ils effaçaient tranquillement les cartes si on leur demandait, il suffisait de les restaurer à la maison. Bien entendu, il ne fallait pas prendre d'autres photos sur la carte effacée, il suffisait d'avoir autant de cartes que de vigiles. Seulement Jako n'était pas en numérique.

- Mais Monsieur, c'est de l'argentique !
- Effacez quand même la photo !
- Mais je ne peux pas !
Jako avait joint le geste à la parole, montrant l'antique appareil. Le vigile s'en était saisi. Fatale erreur ! Jako rigolait intérieurement. Il était tellement sûr de son coup qu'il avait volontiers laissé le gaillard saisir le boîtier dans ses palluches, des palluches tout à fait capable d'inspirer l'épouvante.

L'horloge de grand-mère retournait l'appareil dans tous les sens.
- Il n'y a pas de carte là-dedans ?
- Ben non, c'est de l'argentique !
- C'est pas parce qu'il est de l'âge antique qu'il n'a pas de carte !

Jako eut vraiment du mal à ne pas s'esclaffer mais la vision de la montagne de muscles l'en dissuada. Montagne qui était tout à fait capable de broyer son boitier par inadvertance.
- De l'argentique, pas de l'âge antique, Monsieur ! C'est-à-dire que ce n'est pas du numérique. Il n'y a pas de carte.
- Mais alors, comment vous faites des photos ?

Jako commençait à triompher. Il ne savait pas trop quelle suite il allait donner. Entre expliquer ce qu'était une pellicule ou prétendre qu'il ne faisait pas de photos, son cœur balançait. À moins de sortir une phrase du genre « Ah, ce n'est pas le flash, c'est donc interdit uniquement pour des raisons commerciales ». Il en oubliait que le type tripotait son appareil…
- Ah, je savais bien !

Triomphalement, le vigile venait de trouver et d'actionner le poussoir d'ouverture du dos. Stupéfait, il contemplait de ses propres yeux ce qu'était une pellicule. Jako était effondré. Il avait eu le tort de vouloir finir sa pellicule au musée. Tout le reste de la pellicule, c'était des photos d'un aigle de Bonelli, ce rapace rarissime qu'il avait eu la chance exceptionnelle de photographier la veille, dans un lieu merveilleux et par une lumière de rêve, qui plus est. Chance qu'il n'aurait bien sûr pas une seconde fois !

« Mais comment peut-on être si négligent », se lamenta Jako ! « Quand même, quand tu as des photos rares, tu ne les laisses pas dans le boîtier ! » Après tout, il aurait pu arriver n'importe quoi d'autre. Il aurait pu avoir un accident, se faire voler le boîtier, le fracasser, ou toute autre cause qui aurait abouti au même résultat : la perte des photos. Ah, s'il avait été plus prudent, cet âne de vigile n'aurait pas irrémédiablement voilé ses photos rares du rarissime aigle de Bonelli. Et qui plus est des photos commandées par un magazine, et sans doute dignes d'être exposées, voire de gagner un concours prestigieux.

Dans l'affaire le vigile s'était éclipsé comme un coupable. Jako avait refermé l'appareil, l'avait mis dans son sac sans remettre de pellicule et était sorti du musée. « Enfin, j'aurai au moins les photos du compact », se consolait-il, la larme à l'œil de l'irrémédiable perte, et en rage contre lui-même, les vigiles et les musées. Il répéta encore « Tu auras au moins les photos du compact »…

Et justement, de retour à la maison, il venait de sortir le compact du sac.
— Alors, tu as pu faire des photos ? lui cria sa femme.
- Oui, enfin… Oui, c'était pas mal !
Sur ce elle claqua la porte, c'était l'heure du repas et elle s'impatientait : c'était Jako qui faisait la cuisine, or femme affamée n'a pas d'oreille.

Jako regarda combien il avait pris de photos. Trois avec le compact, se souvenait-il. De toute façon, peu importe, il n'allait pas recommencer le coup de l'Aigle de Bonnelli : cette fois, il allait rembobiner la pellicule.
- Quoi ?
Le compteur indiquait 1.
- Mais…

Bien sûr, il avait compris. Il tenta quand même de rembobiner la pellicule. Inutile : il avait juste oublié d'en mettre une. Lui à qui ce n'était jamais arrivé, mais lui qui ne se servait jamais de son compact. Satané compact !

 

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Commentaires

  1. Cruelle aventure photographique, bien racontée et bien enlevée !

    Bravo!

    Posté par Anne Kerveline — 01 Oct 2009, 12:53

  2. Cruelle aventure photographique, bien racontée et bien enlevée !

    Bravo!

    Posté par Anne Kerveline — 01 Oct 2009, 12:54

  3. Merci Anne, venant de toi ça me fait particulièrement plaisir. Il ne t'a sans doute pas échappé que pour cette nouvelle je me suis quelque peu inspiré de ton style. En tout cas, merci pour ton enthousiasme qui t'a amené à publier deux fois le commentaire ;)

    Posté par didier Vereeck — 02 Oct 2009, 10:56

  4. Je viens un peu tard, mais le coeur y est!

    Superbe histoire qui me fait cruellement pensé à l'aventure presque similaire qu'a vécu un ami.

    Dans tous ça, j'ai encore jamais réellement compris cette interdiction de photographier...

    En tout cas, j'ai adoré cette histoire!

    Merci pour ce moment bien sympa!

    Posté par darth — 19 Oct 2009, 15:11

  5. Merci Darth de ton passage et ton enthousiasme. Pour l'interdiction de photographier, à mon avis elle est purement commerciale, dans l'espoir de t'obliger à acheter le catalogue de l'expo… à 50 euros !

    Posté par Didier Vereeck — 19 Oct 2009, 16:16


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