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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Edition] Quand un panier de crabes cache la réalité


 
 
Clic/agrandir. L'édition, un monde où on se voile la face 

L'express nous propose sur son site l'enregistrement d'une émission de la télé belge (Strip-Tease) qui aurait paraît-il fait quelque remue-ménage dans le landernau de l'édition. Le titre de l'article de l'Express est très révélateur : « Scandale à Saint-Germain-des-Prés ». Que celui qui pensait que l'édition comme l'accès à la publication n'était pas limité à un cercle aussi restreint en tire les conclusions qui s'imposent !

Pauvre édition française, réduite à un cercle germanopratin où la posture tient lieu de talent !

La vidéo de Streap-Tease…

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… n'apprend finalement rien. Si ce n'est quelques coups de gueule de Gilles Cohen-Solal, co-éditeur d'EHO, maison d'édition fondée et dirigée par… Héloïse d'Ormesson, sa compagne, fille de Jean d'Ormesson, lui-même édité dans la maison (entre autres). Affaire de famille ? Il n'est un secret pour personne que le monde de l'édition n'est que celui des fils et filles de, et de leurs copains (d'un soir, d'un mois ou d'une vie, plus rarement).

Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour deviner qu'entrer dans un tel cercle est mission impossible, sauf si on est le petit copain de truc qui connaît muche, qu'on fréquente le Flore ou quelque autre cantine branchée, et si on parle et pense selon les codes, sortant bien entendu de Normale sup.

Si comme moi vous avez tendance à ne plus lire car les romans vous tombent des mains à force de tous se ressembler et de véhiculer la même bien-pensance psychologiquement primaire et moralement supposée incorrecte, vous savez désormais pourquoi !

Tout ce ramassis de pseudo-écrivains qui se congratulent et se détestent, se le disent surtout à la télé pour faire de l'audimat, ne sont-ils pas pathétiques ?

Bref, que nous apprend cette émission ? Que Monsieur Cohen-solal trouve que « Le Clézio, c'est chiant » (tout le monde l'a découvert avant lui), que Delerm « écrit n'importe quoi » (bah oui !), que Georges Yémy ne mérite pas l'avance sur son prochain livre puisque le précédent n'a pas marché… Normal, en effet ; on apprend à l'occasion que ledit livre s'est écoulé à 800 exemplaires. Nul ? Bof… Quand on sait que 90 % des livres se vendent à moins de 500 exemplaires, on relativise.

Plus croustillante est la révélation de la garçonnière d'un auteur : la belle affaire, n'est-ce pas ! Ça, c'est de l'information ! Ou encore la drague en direct d'une jolie écrivaine publiée ailleurs, bien plus pour la joie du charme que pour des velléités de la publier… Quoi de neuf ?

Voilà donc un article typique d'un grand n'importe quoi qui hélas passera inaperçu. Français, réveillez-vous ! La plupart des romans qui vous sont proposés sont des lavettes issues d'un cercle minuscule qui s'autoproclame, s'autocongratule et s'autopromeut.

Au passage, titrer cela scandale est foncièrement ridicule. Pendant ce temps, on ne parle pas des vrais scandales. En voici quelques-uns en vrac.


Le mythe du manuscrit publié après avoir été reçu par la Poste

Les éditeurs clament à qui veut l'entendre qu'on peut se faire publier après envoi postal. Ils annoncent pour cela le chiffre royal de 2 % de manuscrits ainsi publiés. Ce qui est à la fois largement surévalué (la réalité est plutôt deux pour mille) et si faible que ça décourage tout auteur sérieux. En plus, parmi ces auteurs publiés suite à un envoi postal, une majorité de fils et filles de ou d'universitaires. On ne se refait pas !

Néanmoins le mythe est savamment entretenu, chacun ayant son exemple sous la main afin de répondre du tac au tac à d'éventuelles critiques.

Chaque éditeur a certes un comité de lecture. Il faut tout de même savoir que le tri initial est rapidement fait, par une assistante chez l'un des plus grands éditeurs par exemple. Passé ce premier barrage, le livre sera confié à un lecteur qui bien entendu commencera par survoler le manuscrit. Rien à dire, car il est vrai qu'on n'a pas besoin de lire un livre pour se faire une idée ; avant de le relire si quelque chose accroche. Le problème n'est pas là mais dans le choix des lecteurs du comité… souvent des auteurs, et en tout cas des membres du milieu germanopratin.


Les contrats d'édition, légaux mais piégeux

Je ne parle même pas des contrats illégaux qui sont légion car même un bon contrat est à examiner avec précaution. Les contrats d'édition sont presque tous des arnaques organisées qui piègent l'auteur, l'obligeant à céder ses droits pour sa vie entière, et avec des clauses de préférence qui le lient avec un éditeur, sauf éventuel rachat par un autre, comme un joueur de foot ; donc si l'auteur est bankable.

> Voir à ce sujet et notamment pour le droit de préférence les articles que j'ai écrits pour les éditions Luigi Castelli


Des chiffres de vente invérifiables et invérifiés

Les chiffres de vente en librairie, ceux annoncés par les éditeurs et la réalité ne concordent aucunement, et l'écart est même supérieur à 40 %. Autant dire que c'est 40 % de droits d'auteur en moins pour les auteurs. À ce compte, seul les auteurs connus et qui marchent tirent quelques revenus de leurs livres.

La passe a été interdite mais c'est une habitude qui perdure. Elle consiste en une variante du treize à la douzaine : quand un libraire vend bien, il reçoit des livres gratuits, qui n'entrent dans les comptes de personne, et bien entendu ne génèrent pas de droits d'auteur. En outre, il est habituel de régler les différends avec les libraires (assez nombreux) par l'envoi de quelques livres gratuits. Au total, c'est au moins 10 % des livres qui ne rapportent rien à l'auteur.

On pourrait croire qu'il y a tout de même moyen de vérifier les comptes. En pratique non, car la loi prévoit comme unique possibilité le cadre d'un procès, si le juge le demande. Je suis bien placé pour savoir que même en cas d'arnaque manifeste, le juge ne le demande pas ; et s'il le fait, l'expertise est aux frais avancés de l'auteur : il faut avoir les reins solides !

Vérifier les comptes ne prouverait pas qu'ils soient justes car il y a de nombreuses manières de passer des exemplaires à l'as : en imprimer un peu plus que déclaré (jouant sur la tolérance technique et légale), envoyer des exemplaires en service presse (légal et bien pratique !), déprécier le stock, déclarer un nombre de défraîchis supérieur à la réalité (totalement invérifiable).


Petites affaires entre amis

La décision de qui sera publié et surtout de qui sera bien diffusé, avec vraie campagne de promotion, se fait plutôt au restaurant que dans un bureau. Les têtes de gondole s'achètent ou se négocient contre divers arrangements, du moins dans les grandes librairies.

Même si j'aurais beaucoup à dire, je salue ici les libraires dont certains résistent à toutes ces pressions et sont capables de mettre en tête de rayon un livre qu'ils aiment, et pas seulement un livre qui leur est imposé. Hélas, de tels libraires se perdent. Les éditeurs en sont d'ailleurs pour une part responsables, qui refusent de livrer les récalcitrants.

De telles pressions sont d'autant plus sérieuses que ce n'est pas l'éditeur lui-même qui les exerce mais son diffuseur. Or, il y a peu de diffuseurs. Un libraire « puni » par un diffuseur se voit privé d'un bon tiers des publications ou peine à les obtenir, avec retard, et après le pic des ventes.

L'Express dans son article évoque d'ailleurs le problème, du côté de l'éditeur mais ce serait pareil avec un libraire :  « De mauvaises langues signalent que les frasques télévisuelles du remuant éditeur ont fait tousser au sein du géant de l'édition Editis, distributeur des éditions Héloise d'Ormesson ». Je peux vous garantir que « tousser » est un euphémisme et « mauvaise langue » une figure de style.

La vente des droits étrangers se fait sur des foires, notamment le Salon de Francfort, où l'on discute à peu près de tout sauf de littérature. Je manque d'informations pour en dire plus, si ce n'est qu'une étude qui devait être publiée ne l'a pas été et que, mystérieusement, on n'en entend plus parler.


Un petit tirage et puis s'en va

Les éditeurs s'arrangent désormais pour ne pas avoir à réimprimer un livre, sauf les meilleures ventes. Je parle ici des grands et moyens éditeurs du top 200, pas des petits dont quelques centaines ont des pratiques moins marchandes (pas tous cependant).

Autrement dit, surtout si vous êtes novice ou primo-édité, regardez bien le chiffre du premier tirage. Si c'est mille, trois mille, sept mille cinq cents (de plus en plus rare pour un premier tirage), vous aurez une bonne idée de ce que votre éditeur compte vendre au maximum.

On note au passage que la notion de premier tirage n'a plus guère de sens aujourd'hui, au moins pour les romans : premier tirage… et dernier. Les raisons sont surtout économiques : ce qui coûte cher n'est pas d'imprimer un livre mais de le diffuser. Les frais de commercialisation sont tels qu'on les engage une fois, lors de la sortie, et après, vogue le navire. Et pour des raisons fiscales, le stock doit être écoulé dans l'année ou alors est mis au pilon pour sa plus grande part.

Bien entendu, les frais de commercialisation sont tels que les éditeurs s'arrangent pour les limiter voire les supprimer. N'espérez pas de promotion si c'est votre premier livre ou si vous n'êtes pas à vos aises dans le milieu germanopratin (ou introduit à la télé).

Triste monde ! On comprend pourquoi, désormais, la plupart des vrais auteurs se font éditer par de petits et moyens éditeurs ou s'éditent eux-mêmes. Quitte à ne pas bénéficier de promotion et quitte à avoir des difficultés de diffusion, autant se publier soi-même ou choisir un éditeur qui lit vraiment les livres et ne réside pas à Saint-Germain des Prés ; et si possible, pas à Paris !


Bien sûr, tout ce que j'écris là concerne particulièrement le roman, et la littérature en général. N'allez cependant pas imaginer que le reste de l'édition échappe totalement à ce syndrome de l'obsolescence. Tentez par exemple de publier un livre de photographies, fussent-eles géniales, chez La Martinière sans avoir au préalable un nom, c'est-à-dire sans être bankable. Si vous y arrivez, ce sera l'exception qui confirme la règle, hélas.

En espérant qu'internet et les nouvelles possibilités d'impression et de diffusion soient une nouvelle naissance pour l'édition, moribonde, tant par les chiffres de vente que par l'intérêt des publications.

Et comme de bons livres, il y en a tout de même, n'hésitez pas à les conseiller quand vous en trouvez un !

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