[Nouvelle] Une exposition particulière
Un petit texte sympathique pour relativiser… (clic/agrandir)
René était terrorisé : dans quelques minutes commençait le vernissage de son exposition. Au-delà de l'inquiétude classique (Et s'il n'y avait personne ? Et si ça ne plaît pas) il craignait d'être assommé de questions et remarques en cette nouvelle ère de triomphalisme numérique. Il faut dire que le débat avait fait rage sur les forums (Du vécu dans les expositions, humour et émotions) et comme René était influençable, il s'attendait au pire.
Il avait anticipé certaines réactions classiques en précisant en début d'exposition sur le petit panonceau de présentation : « Exposition de photographies argentiques garanties sans trucage ni retouche autre que les réglages nécessaires à une bonne impression ». C'était peu et il savait bien que les gens ne lisaient pas, ou plutôt lisaient mais posaient quand même la question, ou simplement faisaient la remarque « Ah bon, vous êtes sûr que ce n'est pas fait sur un ordinateur ? ». Bah oui, René savait quand même comment il les faisait ses photos, mais depuis le passage majoritaire au numérique…
…une bonne part du public avait la quasi certitude que les images étaient forcément faites sur ordinateur ; d'ailleurs on ne parlait plus de photos mais d'images.
Le vernissage était organisé par une association qui avait bien fait les choses et la soirée financée par le Pays qui avait également bien travaillé : René aurait bientôt la joie d'accueillir plus de 120 personnes. Dans un village de 500 habitants, une telle mobilisation relevait de l'exploit ! À croire que toute la vallée, constituée de villages tous plus petits les uns que les autres, s'était donné rendez-vous là. Par bonheur René n'en savait encore rien, sinon il aurait paniqué sec. Serait-il décisif sur les mérites des modes 12 bits et 14 bits ? Ou sur la surface de tirage supplémentaire que permet le gain de 0,76589 million de pixels ?
Au fur et à mesure que les gens arrivaient, René se détendait. Il ne pensait plus, même, quelque peu étonné du style hétéroclite et vraiment pas dans la mode du moment qu'arboraient les arrivants. Pas un n'était habillé comme l'autre quoiqu'il se dégageât malgré tout un air de folklore local. Il faut dire qu'il habitait dans un de ces bouts du monde même pas bouts du monde mais plutôt au milieu de nulle part, le genre d'endroit où l'on arrive par hasard, et qu'on ne sait pas retrouver dès qu'on l'a traversé, pas même en cherchant sur une carte.
À croire qu'un pays ravitaillé par les corbeaux et peu colonisé par les résidences secondaires attire des habitants un peu particuliers. René voyait défiler devant ses yeux tour à tour un marginal pur et dur resté à l'âge de pierre du babacoolisme, un couple bien dans sa peau vivant sous yourte sans électricité ni eau potable, un berger esthète à la retraite de moutons mais pas de bouteilles, un artiste illuminé connu pour avoir transformé son terrain en land-art grand format. Bref, un taux moyen d'artistes au mètre carré renvoyant la capitale parisienne au rang de cour de récréation pour bobos.
Sans parler bien entendu de l'apiculteur qui trimballait toujours avec lui une boîte abritant des abeilles vivantes, histoire de montrer les bienfaits des piqûres pour toutes sortes d'affections, de l'agriculteur bio qui allait au marché à vélo - dix kilomètres accidentés tout de même, ou du chasseur écolo (si, si) qui promenait son fusil principalement pour lui faire prendre l'air.
Au bout du compte, il se produisit une chose extraordinaire : pas un ne lui demanda quel était son matériel. Plus étrange encore, pas la moindre remarque technique. Voilà qui relativise la technophilie parisienne ou forumesque…
René ne savait plus où donner de la tête, mitraillé de questions sur son « propos », ses choix artistiques, la raison de telle ou telle couleur, le pourquoi de tel format, la poésie, sa sensibilité… Au milieu de nulle part, il semblait n'y avoir que des artistes de toutes obédiences, actifs et créatifs, orientés culture, nature, patrimoine ou spiritualité, pour faire court ; ce qui fait pas de mal de points d'intérêts différents. Un foisonnement créatif qui contrastait furieusement avec ce qu'il avait vu ou plutôt pas vu à Aix-en-Provence, France, ville d'arts ; du moins, les panneaux d'entrée de ville le prétendaient.
René prenait un bain de jouvence qui aurait revigoré le pire scotché de forum haletant devant son écran. Pas de considérations technico-techniques ? Y avait-il une faille dans l'espace-temps ? L'exposition intéressait. Pendant trois heures, les questions fusèrent. Beaucoup voulaient en savoir plus. Le sujet, l'eutrophisation, était par ici nouveau ; la mise en parallèle d'un discours informatif mâtiné de littéraire - ce qui veut dire en clair : de la vulgarisation racontée avec des libertés de langage - avec des photos au minimum esthétiques et possiblement artistiques, souvent abstraites, interrogeait.
Pour se rassurer, c'est tout juste si René ne souhaitait pas quelques petites questions techniques. Comme tout vœu, il fut derechef exaucé.
- Mais comment vous faites ces espèces de coups de peinture ?
- Ce n’est pas moi, c'est l'eau. C'est un filé dû au temps de pose.
- Ah, vous bougez votre appareil ? Il faut un sacré coup de main, dites donc !
- Non, non. J'enregistre le mouvement de l'eau par une pose de 2 à 5 secondes.
Après un silence dubitatif et interrogateur :
- Houa, ça veut dire que vous vous trimballez partout avec un pied ?
- Oui, 5 kilos, le trépied…
- Eh beh… Bon, je vous laisse faire ces photos, moi je vais continuer comme avant !
René était désolé : il constatait une fois de plus à quel point la photo était associée à l'instantané et à la vitesse. La notion de filé passif échappait à beaucoup de photographes amateurs. Dommage ! Le cerveau de René semblait toutefois avoir redémarré. Faire une petite leçon lui avait fait du bien. La pause façon Belle Verte, ça va un temps, ensuite il faut bien se faire tarabuster par son mental, ce pédaleur en chef qui occupe nos journées et nos nuits. Mais là, le mental et son propriétaire en furent pour leurs frais : une jeune femme fort émue s'approcha.
Son mari semblait l'encourager à questionner René. Un encouragement tout relatif, lui-même ressemblant à un gamin en culottes courtes, à cette différence près qu'il n'avait pas de culottes courtes et qu'il avait une trentaine d'années de plus ; du gamin, il lui restait surtout l'émerveillement et la crainte d'oser, comme sa femme l'exprima :
- Ah, Monsieur, ce que vous faites !
- Oui ?
René s'attendait à des questions précises, il n'en fut rien.
- Ah, j'aimerais tant pouvoir faire ça, exposer… Mais ça doit coûter cher ?
- Oh, vous savez, je n'ai guère de matériel. Et qui ne coûte plus rien aujourd'hui : je suis en argentique
- Ah bon, c'est de l'argentique ? José, tu entends, c'est de l'argentique !
Un cri du cœur qui sonnait comme l'ouverture d'un nouveau monde. René décida d'anticiper quelque peu.
_ Vous exposez aussi, ou vous aimeriez le faire ?
- Ah oui, mais comme je suis en argentique, je croyais que c'était impossible !
- Mais pourquoi ?
- Bah, tout le monde dit tellement que le numérique c'est mieux, que je croyais…
Elle appela à la rescousse deux amies, tant la révélation était difficile à avaler.
- Vous voyez, c'est de l'argentique, dit-elle à ses deux amies.
Ça en bouchait un coin. René commençait à se demander ce qu'il y avait là de si extraordinaire.
- Mais vous développez ça vous-même ? Comment vous faites ?
Là évidemment, René comprit la première question sur le coût. Il expliqua donc rapidement, le labo pro, le tirage manuel sous agrandisseur, le papier fixé à la verticale.
— Ben moi je fais du noir et blanc dans ma salle de bains. Alors le plus grand, c'est comme ça (elle montrait avec ses mains un format de l'ordre du 30x40 cm).
- Pourquoi vous n'exposez pas ? se hasarda René.
- Ben, quand je vois leurs photos numériques, moi je n'arrive pas à avoir aussi net !
Pour le coup, René se fendit d'une de ses petites leçons, lui qui soit disant décriait la technique. Il assomma la jeune femme, lui expliquant la différence entre résolution, piqué, contraste, etc. Elle écoutait à peine, des étoiles dans les yeux, son regard circulant d'une photo à l'autre. René s'amusait de la voir. Il avait l'impression très nette de lire purement et simplement dans ses pensées. Voilà qu'il fut fort ému tout à coup : elle était en train de s'autoriser à montrer ses photos malgré leur manque de piqué. Comme quoi tout n'est pas foutu dans un monde technophile ! René en renaissait…
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08 Octobre 2009 à 09:47 dans
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Faudrait qu'un jour je pense à faire une expo.
A force de lire tes nouvel sur le sujet, ça me donne bien envie!
Posté par darth — 19 Oct 2009, 15:42
Tu as de la matière et nul doute que tu trouveras une façon maligne de présenter tes photos !
Posté par Didier Vereeck — 19 Oct 2009, 16:22