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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Conte] L'enfant au pays de Cocagne


 
Les fruits tombent et plus personne ne les ramasse (sur la photo, un pommier) ; et encore, ici le champ est cultivé. Ailleurs, la terre en déprise s'étend sans cesse. Clic/agrandir.

Un conte dans la série Les Contes de Thomas

- C'est bon, p'tiaud ?
- Oui Monsieur. Mais je ne suis pas p'tiaud, je m'appelle Thomas.

Le vieillard alerte fit ce qu'il n'avait plus fait depuis bien longtemps, il se redressa un peu pour mieux regarder le jeune garçon. La figure ridée s'illumina d'un sourire.
- Ah ? Bien, moi, ce n'est pas Monsieur, c'est Gorges.

La scène se déroulait dans un pays oublié quelque part en France, un pays de soleil et d'eau, beau par dessus le marché, du genre à ne pas comprendre pourquoi il est devenu inhabité. Ar Grand et Thomas, le plus que centenaire et l'enfant de sept ans, y avaient ramassé depuis le printemps des fourgaisons de fruits…

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… cerises, fraises des bois, abricots, pêches, prunes, pommes, poires, noisettes. Ils s'étaient gavés au point de ne plus manger que ça ; l'enfant connaissait toutes les recettes de son arrière-grand-père en matière d'utilisation de fruits, en salade, en pâté, en confit, en plat principal, en dessert. Bien entendu, ils avaient rempli la cave de conserves et de boîtes entières de fruits séchés.
- Tiens, Thomas. Bonjour, Georges. Moi c'est Ar Grand.

Le Georges regarda d'un drôle d'air le vieil homme qui venait de rapporter quelques noix à Thomas ; un vieil homme qui n'était pas un vieillard. Si Georges le vieillard avait su qu'Ar Grand le vieil homme avait quarante de plus que lui, il aurait été marri.
- Bonjour, Ar Grand.

Georges ne s'étala pas davantage sur les mondanités ; au fin fond de leur campagne, les codes étaient autres : le bonjour puis le silence. Il fallait laisser le temps au temps. Quoi de mieux qu'un peu de temps pour faire connaissance ?

Georges accepta la figue que Thomas lui donna. Il ne s'assit pas à côté d'eux, de peur de ne plus pouvoir se relever. Le jeune garçon était assis sur un rocher près d'un vieux mur. Après avoir grimpé sur une pierre, Ar Grand était venu le rejoindre. L'enfant et le vieil homme mangeaient des noix et des figues qu'ils avaient ramassées juste là, sur la route. Comme de tous les autres fruits, il y en avait des quantités énormes.

Leur grand plaisir était de les déguster en admirant le paysage ou en devisant sur le monde. « Raconte-moi le monde », disait Thomas, et son arrière-grand-père parlait comme il aurait conté, toujours une leçon de vie en même temps. Le Thomas, il faisait le plein de sagesse pendant que d'autres auraient fait le plein de bêtises. Enfin, pour l'instant, il faisait le plein de figues et de noix.
- Pourquoi personne ne les ramasse ?

la voix flûtée avait fusé, accusation innocente. Georges en resta planté. Après qu'une larme eut pointé le bout de son eau au coin de ses yeux, il répondit avec aplomb.
- Si, si, les gens les ramassent.

Ils savaient tous que c'était un gros mensonge, le mot que tous les habitants s'étaient donnés : ici, on ramassait les fruits. Sauf qu'il n'y avait pas besoin d'arpenter la campagne pour voir que tout pourrissait. Une ancienne vallée fruitière abandonnée depuis que la coopérative avait fermé. « Pas rentable », était la seule explication qui fut parfois donnée à une telle désolation. Pendant que le monde crevait de faim, la terre de la vallée pourrissait sous les fruits.

Un vrai pays de Cocagne : il suffisait de se baisser pour manger plus que faim. Oui mais voilà, plus personne ne se baissait. Les gens préféraient acheter les fruits calibrés au supermarché. Moins d'effort : pas besoin de se promener pour les ramasser, de les laver soigneusement, de les trier, de les préparer avec imagination, de les sécher ou de faire des conserves pour les stocker ; et tous autres plaisirs perdus.

Georges contempla le figuier qui ployait sous le poids de ses grosses figues noires mûres à point, comme l'arbre voisin qui, lui, portait des figues vertes. Ar Grand et Thomas ne s'étaient pas trompés : ils avaient choisi le troisième arbre, celui aux figues mauves, les meilleures et de très loin. Georges regarda également les milliers de noix sur la route, prêtes à être ramassées sans trop d'effort. Il les quitta. Il en avait trop vu. Il aurait à cheminer au milieu des fruits pour rentrer chez lui. Quand l'homme fut arrivé près des châtaigniers, il ne se baissa pas. Thomas posa la question à Ar Grand.
- Dis, Ar Grand, les châtaignes, ils ne les ramassent pas non plus ?
- Bah non.
- Quel gaspillage !

Le mot terrible était lâché, simplement, par un petit garçon de sept ans qui par bonheur ne regardait pas la télé. Enfin, assez tout de même pour savoir que d'autres enfants mourraient de faim. Ar Grand ne tenait pas à reprendre une pénible conversation qu'ils avaient eue sur le sujet. Comment expliquer de telles injustices à un si jeune enfant ? Non, Ar Grand avait un plan, il y avait mieux à tirer de la situation.
- Tu te souviens des œufs ?

Au printemps, Ar Grand avait passé beaucoup de temps à montrer la nature à Thomas. Œufs d'insectes ou de grenouilles, il lui avait expliqué le grand nombre d'œufs qu'il fallait pour quelques rescapés.
- Oui, Ar Grand, c'est comme le pollen et les graines.

Le petit bonhomme avait bien compris la pollinisation et l'ensemencement, les milliers de grains et de graines qu'il fallait pour la reproduction. Ar Grand lui avait expliqué bien d'autres choses que Thomas n'avait pas comprises, les 90 % d'ADN censés ne servir à rien, le fait que seulement 10 % des neurones étaient utiles.
- Oui, mais là, il n'y a pas 10 % de fruits qui sont mangés ?

Ar Grand fut estomaqué de la fulgurance de Thomas. Le garçon ne savait sans doute pas vraiment ce que ça signifiait, 10 %, mais il avait retenu que c'était une sorte de loi de la vie ; et que là, pour les fruits abandonnés, il s'agissait d'autre chose. Ar Grand choisit de l'entraîner dans une autre direction.
- Tu sais, Thomas, tous ces fruits seront mangés quand même.
- Ah bon ?
- Oui, par les fourmis par exemple.
- Ah oui, les fourmis ! Beurk ! Et les vers, beeeh !!

Ar Grand rit : Thomas en avait laissé tombé sa figue. Après l'avoir ramassée, il la regardait avec circonspection, comme si des milliers de fourmis allaient en sortir. Puis il prit un air intéressant.
- C'est quand même du gaspillage, non ?
- Thomas, c'est une loi de la nature, le gaspillage. Des milliers de grains de pollen pour une graine, des milliers de graines pour un arbre. Le tout, avec un luxe de beauté. Tu te souviens ?

Ils avaient regardé des graines de pissenlit à la loupe binoculaire et Thomas en avait été tellement épaté qu'il en dessinait partout.
- Donc, le gaspillage, c'est ce qui fait le monde beau ?

Ar Grand ne sut quoi répondre. Il sentait que le petit garçon tenait là une vérité. Comme d'habitude, le jeune enseignerait à l'ancêtre. La fraîcheur et la sagesse ensemble, c'est cela qui est merveilleux. Oui, le gaspillage, c'est ce qui faisait le monde beau. Que la nature n'a-t-elle pas inventé pour la reproduction !
- Mais après, quand les fourmis ont tout mangé, il n'y a plus de beau ?
- Non, Thomas. Tout redevient terre, et puis poussière s'il n'y a pas d'eau.

Thomas était songeur. Ar grand ne lui avait pas encore expliqué l'entropie, et le fait que le monde organisé ne l'était qu'au prix d'un gigantesque gaspillage d'énergie, évidemment ; il n'aurait pas compris à sept ans. Mais il avait quand même bien compris la loi universelle du gaspillage et ça le turlupinait.
- Alors, c'est comme moi avec mes dessins.
- Comment ça, Thomas ?

Le vieux avait l'œil étincelant, sûr que son Thomas allait encore lui délivrer une de ses vérités, ce qui ne manqua pas.
- Eh bien voyons, Ar Grand ! Quand je dessine, je fais plein de dessins pour rien. Enfin, apparemment. Car en vérité, c'est pour créer du beau.

Il avait parlé dans un français impeccable, s'était appliqué et s'était même repris car il avait d'abord dit « apramment » mais le résultat était là. Ar Grand en profita pour conclure.
- Oui, Thomas, la loi du gaspillage, c'est la loi de la création.
- C'est comme les efforts à l'école : à la fin, on a passé plein de temps mais on sait juste une chose. Et on est tout content de la savoir !

Thomas restait soucieux et Ar Grand le regardait d'un air interrogateur, l'encourageant du regard.
- Oui, mais là… Les fruits…
- Oui ?
- Eh bien, Ar Grand, si personne ne les mange, ils redeviennent de la terre. Ça ne sert à rien !

Ar Grand ne commenta pas, il laissait aller le cours des choses. Thomas conclut.
- C'est comme mes dessins, si personne ne les regarde, ça ne sert à rien ! Tu sais Ar Grand, il doit être bien triste le figuier… Toute sa création qui ne sert plus à rien !

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