[Portfolio] J’ai vu le vitrail de la Provence
Portfolio écrit pour la peintre Christelle Pax. Comme vous le comprendrez en lisant, j'ai transposé mon vécu de photographe à sa manière de peindre. Elle s'est reconnue dans le texte, preuve qu'au delà de la photo ou de la peinture, quelque chose agit en nous.
Au cœur de la Provence mythique, face à la Sainte Victoire de Cézanne, je me suis assise et j’ai rêvé. Du moins, cela ressemblait à un rêve mais en même temps c’était tout le contraire. Bien calée contre un arbre, plus je me laissais aller et moins je rêvais : je m’éveillais à une dimension intérieure jusque-là entrevue mais pas perçue.
La Sainte-Victoire qui m’était apparue jusqu’à présent comme une création de Cézanne, pour ainsi dire, retrouva d’un coup sa virginité. Le paysage se déshabillait devant moi pour me composer une petite ode personnelle. J’en oubliai Cézanne et son empreinte sur les lieux. Je n’avais plus besoin d’imaginer ou de chercher ma peinture, elle était devant moi, je la voyais de ces yeux qui voient au-delà.
Comme nous l’a appris Cézanne, en Provence il faut savoir « peindre la chaleur ». Oui, Je peindrai la chaleur de plomb de la Provence. Oui, mais comment ?
Ma peinture était là sous mes yeux, dans les rochers de la Sainte Victoire. Comment n’avais-je pas vu auparavant ces successions de triangles dessinés par la roche ? Et ces lignes d'arbres ?
Ébahie, je clignais des yeux, et dans la danse de brume de chaleur, le paysage m’apparut comme un vitrail. Dans l’immobilité d’un jour de canicule, la Provence vibrait sous mes yeux. Le bleu de l'ombre chez à Cézanne venait jouer avec les oliviers et, comme dans un poème de Prévert, les oliviers semblaient vouloir s’envoler.
C’est ainsi que dans un moment de lucidité comme on en a peu, j’ai vu le vitrail de la Provence, quelque chose comme un immuable chamboulé, si je puis dire.
Tous les sens en alerte, les connus et les devinés, la main me démangeait. Il me restait à patienter jusqu’à pouvoir confronter une toile à mes couteaux. Au fond de moi une nouvelle harmonie de gestes se composait.
Face à la toile, j’eus cependant quelque timidité. Serais-je digne de ma vision ? Oserais-je me lâcher ? J’avais vu mon travail, restait à l’exécuter. Après un temps de préparation, de mise en place de la scène, je me mis à caresser et sculpter la toile tour à tour, à touches presque triangulaires. Je construisais le paysage tel qu’on le perçoit dans le repos provençal, quand la chaleur efface la rudesse de la roche.
Je me laissais aller à ma vision, les gestes prenaient le dessus, même. Je tournais la toile en tous sens, allant de-ci de-là avec mes couteaux. La Sainte-Victoire devenait entrecroisements de tons, les toits de tuile semblaient décidés à s’envoler vers le bleu plombé du ciel. C’est là le juste moment pour transformer le plomb en peinture. Dans la lumière des heures de sieste, l’œil éclairé, loin de dormir, se laisse emporter. La main, elle, a la lourde tâche de donner chair à l’impalpable.
Des forces s’affrontaient en moi. Comment peindre la gaieté si colorée de la Provence et ne pas trahir l’atmosphère caniculaire ? Aux couleurs vives s’ajouta spontanément du blanc, en une nécessité à gommer le clinquant.
La vigueur de la matière ciselée était un écho brut du soleil qui burine le paysage, qui tambourine les crânes. « Toc, toc, vous ne dormez pas ? Regardez, dans la lumière qui tremble, je me marie à la Provence ». D’accord oui, alors il me faut marier la force de la matière ciselée par le couteau aux blancs, et, tout au contraire, préserver les couleurs acidulées. D’autres passages au couteau, légers ceux-là, doux comme on caresse une peau, leur composaient un écho.
Les lignes fortes mêlées aux tons doux sont propices au rêve. Allongé dans les aiguilles de pin, une trouée de ciel laisse entrevoir le village si loin dans les airs. Peut-être ira-t-on tout à l’heure au village mais pour l’instant on préfère contempler.
D’autres toiles sont venues, toutes de vigueur et de douceur mêlées, ma façon à moi d’offrir l’amour à la Provence, et d’y ouvrir un petit espace de réel imaginaire. Du rêve au réel, du réel au rêve, j’espère que vous aussi vous voyagerez dans ma Provence, pas seulement dans la Provence, tant chantée, tant vue. Car moi je vous dis, rien n’est aussi bon que de la revoir d’un œil neuf.
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29 Octobre 2009 à 09:20 dans
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