[Contes de Thomas] L’Enfant qui nourrissait les oiseaux
On ne sait trop qui ronronnait, de Thomas ou du feu. L’enfant était lové dans les bras de son arrière-grand-père, des bras encore assez forts pour communiquer une rassurante vigueur. L’équipage du vieil homme et du tout jeune enfant était des plus solides qui soient. Thomas et Ar Grand se livraient à leur activité favorite, celle qu’Ar Grand appelait curieusement « regarder le monde ». De temps à autre Sébastien, le père de Thomas, se moquait d’eux mais son propre père, le grand-père de Thomas, le remettait en place. Pauvre Sébastien, il était tout simplement jaloux de la trop grande connivence entre Thomas et Ar Grand. Car avant la naissance de Thomas, le favori c’était lui, Sébastien.
Pour l’heure, Thomas et Ar Grand étaient seuls dans le salon et ils regardaient le monde, donc. L’activité, intense, consistait à rester silencieux tout en regardant attentivement autour de soi. Ar Grand aurait voulu apprendre l’intériorisation à Thomas qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Car en « regardant le monde », le jeune enfant regardait aussi en lui.
Le regard fasciné de Thomas allait d’un oiseau à l’autre. Mésanges, sittelles, chardonnerets et pinsons s’en donnaient à cœur de joie sur les boules de graisse et les graines que Thomas et Ar Grand leur avaient distribué d’abondance. Thomas avait bien vu que plus il faisait froid et plus il y avait d’oiseaux. Et que d’autres espèces venaient, verdiers, tarins des aulnes, accenteur mouchet et même un bouvreuil. Thomas était fier, il se piquait de nourrir les « oiseaux du ciel », comme il était écrit sur l’emballage des graines.
– On les a sauvés, hein, Ar Grand ?
Comme à son habitude, Ar Grand commençait ses réponses par un silence, le temps que la curiosité teintée d’excitation de Thomas fasse place à une ouverture au monde.
– Tu as mis des graines parce que tu veux les sauver ?
Un peu confus, Thomas concéda un « Bah non ». Il se sentait honteux de nourrir les oiseaux surtout pour les voir, plutôt que pour les sauver. Il tenta une diversion.
– Mais quand même, les mésanges, elles mourraient, sûrement ?
– Oui, Thomas, mais pas toutes. Elles existaient avant que l’homme ne les nourrisse. Certaines mourraient de froid, d’autres non.
Ar Grand ne fit pas à Thomas le coup de la sélection naturelle car ils en avaient déjà parlé et, même s’il n’avait que sept ans, Thomas avait fort bien compris.
– Alors Ar Grand, avec nos graines, il en reste plus de vivantes et c’est quand même mieux, non ?
– Ça dépend.
Thomas était habitué à ce style de réponse d’Ar Grand et, à de nombreuses reprises, il avait en effet vu que « ça dépend ». Cette fois il était troublé, c’est tout juste s’il n’avait pas l’impression de faire quelque chose de mal avec ses graines.
– Pourquoi ça dépend, Ar grand ?
– Parce que des mésanges en plus, ça veut dire au printemps d’autres animaux en moins.
Thomas allait ajouter « Sauf si on continue à leur donner des graines », mais il se souvint qu’au printemps, les mésanges ne viennent plus sur les boules de graisse. Elles ne les finissent même pas.
– Elles mangent quoi, après, les mésanges ?
– Des insectes, surtout.
– Ah, bah tant mieux alors !
– Tu n’aimes pas les insectes, Thomas ?
– Ah non, alors, ça rentre partout et ça pique !
– Et les papillons ?
Thomas était embêté. Si les mésanges mangeaient les papillons… Bon, d’accord, dans leur campagne provençale, il y en avait plein des papillons, mais tout de même… Tout à coup, Thomas eut une idée, et fanfaronna, tout content de prendre son arrière-grand-père en défaut.
– Mais, Ar Grand, comment elles peuvent attraper les papillons ?
– Pas les papillons, les chenilles.
De nouveau, Thomas était embêté. Il connaissait bien l’histoire des chenilles et des papillons, depuis l’histoire de la chenille urticante. Comme il n’était pas content d’avoir été brûlé par la chenille et qu’il avait voulu l’écraser, Ar Grand et lui avaient cherché un cocon et puis après, quand Thomas avait vu le papillon, il avait eu cette réaction curieuse de remercier la chenille. Alors, si les mésanges mangeaient toutes les chenilles, ça, c’était embêtant.
– Ar Grand, à cause de nous, il n’y aura plus de papillons ?
– Si, car ce n’est pas quelques mésanges de plus qui mangeront toutes les chenilles, mais tu vois, ce n’est pas forcément mieux de nourrir les mésanges.
Thomas restait silencieux, quelque chose germait en lui, qui bondit en quelques mots.
– D’accord, c’est peut-être pas mieux, mais c’est bien quand même !
Ar Grand savourait la réplique de Thomas. Avec un petit-fils comme ça, il n’y avait pas besoin d’argumenter longtemps.
– Tu crois que c’est bien Thomas ?
– Oui, c’est bien, parce qu’avec ce froid, les mésanges elles seraient peut-être mortes. Alors, c’est toujours ça de sauvées. Et puis comme ça, on les voit !
Ar Grand souriait. Thomas savait de mieux en mieux regarder le monde, et lui-même par la même occasion. Sans grande explication, il comprenait tout. Le petit garçon était tout heureux. Nul doute qu’il ait compris : quand on nourrit les oiseaux, on le fait pour se faire plaisir, pas pour la charité.
– Alors la prochaine fois, je dirai merci à Anthony, le clochard de la poste, en lui donnant une pièce.
La phrase avait tonné comme une déflagration, tant Ar Grand n’aurait pas imaginé Thomas capable d’un tel raccourci de pensée. Il le questionna juste pour vérifier qu’il ne se trompait pas sur le sens de la réflexion de l’enfant.
– Pourquoi, Thomas ?
– Eh ben, parce que c’est comme pour les mésanges, quand on lui donne une pièce au clochard, c’est pour nous faire plaisir à nous !
Ar Grand restait silencieux. Inutile d’ajouter quoi que ce soit. Mais Thomas restait intrigué.
– Ar Grand, ça l’aide quand même un peu, Anthony ?
– Oui, Thomas. D’abord, ton plaisir, ça lui fait plaisir. Et aussi, que tu le voies au lieu de le considérer comme un zombie. Si tu n’as pas de pièce, un petit bonjour ça n’est déjà pas mal. Et la pièce, ça l’aide peut-être.
Thomas fronçait les sourcils.
– Ben moi, je lui dirai à Mam Patty, qu’elle a qu’à se donner du plaisir en lui donnant une pièce, à Anthony !
Ar Grand éclata de rire. Il imaginait sans peine la scène cocasse. Thomas, sept ans, expliquant le plus sérieusement du monde à la mère Patty, une mégère confirmée, le sens du plaisir ! Enfin, si la vieille sortait son porte-monnaie au lieu d’insulter le clochard, ce serait toujours ça de gagné !
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02 Novembre 2009 à 09:34 dans
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