[Être auteur] Un photographe à tout faire, les limites de la multi-activité
Aujourd'hui le photographe se doit d'avoir toutes sortes de qualités, de la prise de vue à l'impression en passant par la commercialisation, jusqu'à internet et l'écrit. Vivre de sa passion impose d'exceller dans des activités qui sont autant de métiers.
De ce point de vue, le passionné amateur est un rude concurrent qui, par loisir et amusement, trouve grand plaisir à tout maîtriser de A à Z. Grand bien lui en fasse, et loin de moi l'idée de critiquer en quoi que ce soit l'amateur, je voudrais juste examiner les conséquences.
La volonté de tout maîtriser est le rêve de tout photographe. C'est-à-dire son Graal. Il y a en effet une part d'illusion à croire que l'on puisse maîtriser les choses, à se croire assez fort pour aller de la pensée à sa concrétisation papier sans l'aide de quiconque.
La part d'illusion étant inacceptable, le photographe qui veut tout maîtriser, donc l'amateur au sens noble du terme, est en pleine dissonance cognitive. Il introduit dans son raisonnement des biais dont il n'a pas conscience. Il ne se rend pas compte qu'il y a peu de rapport entre les photos qu'il imagine et la réalité de ses productions.
Et le professionnel ? Il n'est pas mieux loti mais il le sait. Il se sait obligé de tout maîtriser mais n'a pas l'illusion d'y arriver car il est plus exigeant, son œil est exercé, il passe plus de temps à la matière photographique, y met moins d'affectif ; il voit le gouffre entre ses intentions et les réalisations.
Il suffit de voir un pro face à une impression offset. Il est peu probable que vous l'entendiez dire « c'est parfait ! Whaou, ça tape, c'est exactement ce que je voulais ! D'ailleurs, c'est même mieux ! ». Vous entendrez plutôt un « Ça va » ou un « OK » qui semble blasé mais n'est que l'expression d'une réalité : vu le peu de maîtrise qu'on a des choses, et vu que le photographe a fait avec les moyens du bord, son exigence se résume à obtenir quelque chose qui va.
Tous les acteurs savent que si la chaîne était maîtrisée, le résultat serait meilleur. Mais le prix serait le quintuple au bas mot, et il y aurait plus de gâche.
Drôle de situation dans laquelle nous nous trouvons ! D'avoir voulu tout maîtriser, en rêve de gosse qui tripatouille les négatifs dans le labo, d'avoir pu le faire grâce aux progrès techniques (le numérique), et du fait que désormais les clients le demandent, nous nous retrouvons à tout faire sans être payé pour et pour un résultat moyen (on dit : « correct »).
Outre le problème économique, le risque est une baisse générale du niveau des exigences, qui fait le lit des banques d'images et de l'approximation. Pourtant, la qualité semble ne pas baisser, et même augmenter, pour trois causes principales :
- les progrès techniques faramineux qui permettent de produire des photos de qualité technique largement supérieure aux standards d'il y a dix ans ; condamnant au passage notre stock aux oubliettes, en une perte de patrimoine, et des espoirs de rémunération pour la retraite qui s'envolent
- le nombre de photographes ayant augmenté de manière considérable, sur tout sujet il y a toujours au moins une photo excellente
- l'amélioration des protocoles machine, je ne citerai par exemple que la conversion RVB-CMJN, autrefois un métier, aujourd'hui un clic.
Une telle situation ne cache pas, ou ne cachera pas longtemps, la baisse réelle du niveau culturel, artistique, la capacité à apprécier les nuances et surtout celle de corréler un résultat à une intention, au lieu de simplement « faire joli ».
Si on résume, être photographe aujourd'hui suppose, ou supposerait :
- une culture historique et artistique qui permet de confronter son regard à celui des autres et de ne pas refaire du déjà fait sans même s'en apercevoir
- une maturation personnelle, la seule qui permette des œuvres d'une certaine densité
- une maîtrise technique parfaite qui n'est pas la capacité à réussir une photo (puisqu'en tout-auto ça marche) mais la capacité d'en inventer, d'aller aux limites des possibilités du matériel, bref de sortir des sentiers battus
- une connaissance pratique et approfondie des lieux, des gens, et de toutes choses qui permettent d'entrer au cœur d'un sujet plutôt que d'en effleurer la surface
- une bonne forme physique afin de porter longtemps et partout un matériel éventuellement lourd
- une ingéniosité pour réaliser certaines photos.
Ces différentes qualités entrent dans le cadre de ce qu'on appelle couramment un photographe. Et voici maintenant la liste non moins indispensable, mais qui n'est plus tout à fait du registre de la photographie :
- un savoir-faire dans le développement des fichiers. Or il y a un gouffre entre la pratique basique qui permet à tout à chacun de produire un jpeg correct et le métier de retoucheur qui permet de sortir un fichier parfait, finement nuancé
- une organisation sans faille pour cataloguer ses photos, les archiver, les légender. Pour une part, c'est une capacité à la portée de tout le monde, pour une autre c'est un métier, iconographe
- la préparation à l'impression, qui suppose la connaissance parfaite de la chaîne de gestion de la couleur, et surtout une grande pratique afin d'adapter la préparation du fichier au format et au support de sortie. Là encore, c'est un métier, qu'il s'agisse de tirage d'art ou d'offset (deux métiers différents, d'ailleurs).
Vient ensuite une autre qualité proprement photographique qui hélas tend à disparaître : l'analyse périodique de sa production, analyse sans complaisance, bilan des réussites et des échecs, etc. Le photographe pris dans la spirale de sa poly-activité n'a même plus le temps d'y penser. En effet, outre les points que nous avons listés ci-dessus, il est accaparé par… le commercial !
Là où auparavant un photographe se contentait de répondre à des commandes ou de soumettre ses projets ou reportages à quelques interlocuteurs clairement identifiés, et de placer ses photos en agences, il doit aujourd'hui pour survivre se muer en commercial de talent. Un métier un part entière, et la principale cause d'écarts de revenus entre photographes, certains ayant un don pour le commerce, d'autres pas du tout.
Les activités englobées par le métier de photographe ne s'arrêtent pas là, loin de là ! Car il est aujourd'hui nécessaire d'avoir de solides connaissances juridiques. Je précise solides car rien n'étant évident en la matière, il s'agit d'être assez fin pour estimer en toutes choses la part de risque, finesse qu'on acquière non pas avec la simple connaissance des articles de loi mais avec la réflexion et la pratique (je ne souhaite pourtant à personne de vivre un procès).
Internet ne pouvant évidemment pas être négligé, le photographe doit se muer en concepteur multimédia, doit savoir faire son site et le faire évoluer. Il doit le plus souvent en avoir plusieurs (autant que d'axes de travail), être un véritable webmaster. Avoir un site est une chose, le référencer en est une autre, et vendre à partir dudit site encore autre chose. Dans une grande entreprise, viendrait-il à l'idée du patron de confier toutes ces tâches à une seule et même personne ? Le photographe, lui, le fait.
Que ce soit pour internet, pour ses contacts ou pour ses reportages, le photographe doit également savoir écrire. Il doit même avoir la plume facile pour participer aux forums et s'y faire respecter, constituer son réseau de relations, puisqu'aujourd'hui on ne le fait plus seulement de visu. Le temps est loin où il suffisait de rencontrer les gens dans les événements ou réceptions, aujourd'hui le mail prend de plus en plus d'importance. Nombreux sont les photographes qui m'ont d'ailleurs dit en souffrir !
L'écrit doit être fluide et de qualité car un site web sans texte est pauvre et n'attire pas au-delà d'une courte visite (il sera en outre mal référencé), et l'écrit est devenu presque indispensable pour les débouchés vers l'édition. Le mouvement est en marche mais bien des livres de photo sont aujourd'hui publiés avec les écrits du photographe, là où auparavant on aurait fait appel à un rédacteur.
J'en oublie bien sûr, je ne parle pas des qualités de gestion pourtant déterminantes quand les prix baissent (car il faut manœuvrer finement au risque de s'appauvrir en cas d'erreurs).
Photographe, qui n'est pas un métier qualifié, devient aujourd'hui une multi-activité hyperqualifiée, presque de haut vol dans bien des domaines, recoupant une bonne dizaine de métiers. Le tout, du fait de l'absence de qualification, pour des clopinettes…
Des photographes à tout faire, voilà ce que nous sommes devenus. Le problème est que nous n'avons pas les talents dans tous les domaines et qu'ainsi baisse peu à peu la qualité intrinsèque. La qualité technique le masque pour l'instant mais quand nous nous en apercevrons, ne sera-t-il pas trop tard ?
Le remède serait simple : la formation. Un métier qualifié. Des prix plus élevés. Bien entendu, une telle révolution n'arrivera jamais. N'est-ce pas un pan entier de la culture qui risque de disparaître, rejoignant en cela l'évolution de la littérature, dominée aujourd'hui par les techniciens de l'écriture ?
> ACCUEIL
-
22 Décembre 2009 à 12:34 dans
- ÊTRE AUTEUR


C'est un énorme problème que tu soulèves là, et sans avoir levé autant d'indice que toi, c'est ce qui m'a poussé à ne pas tenter l'aventure en tant que pro.
Je reste amateur car j'ai la chance d'avoir un emploi du temps très large qui me permet d'assouvir ma passion et de jongler avec beaucoup d'activité.
Je le fais sans arrière pensée, car je n'essaye pas de vendre mes images (même pas pour flatter mon égo) je vie juste ma passion.
Si je devais devenir pro, tout les problèmes que tu énumère pèseraient trop lourd pour envisager cette activité de manière sereine.
Je ne vivrais jamais de ma passion, car cela est devenu bien trop difficile.
Merci pour cette article pertinent qui remet de façon assez net le cloché au mieux du village!
Posté par darth — 24 Dec 2009, 21:08
Tu es lucide, Darth, et ça ne m'étonne pas de toi. Tu pourrais comme beaucoup être à mi-chemin, vendre des photos sans pour autant vouloir en vivre, mais même cela pose de nombreuses exigences. J'en cite par exemple une seule dont se plaignent beaucoup de copains en agence : ils sont entrés mais ils n'ont pas le temps d'actualiser, alors leur stock meurt peu à peu.
À travers cet article, je voulais développer l'idée que le métier de photographe n'existe aujourd'hui plus, seuls les anciens se maintiennent, et encore. D'autres voies sont à inventer.
Posté par Didier Vereeck — 25 Dec 2009, 10:37
Quel article intéressant!!
Je suis relativement nouveau dans tout ce système. Etant amateur passionné depuis 10 ans maintenant, je me suis penché sur la diffusion possible de mes image l'année dernière seulement. Et là la galère commence... enfin galère, quand on est amateur c'est sans réel stress. Par contre, j'ai très clairement entrevu ce que ca pourrait être au niveau professionnel. Mes grand parents étaient dans le métier pendant l'age d'or... noir/blanc, début de la couleur.... Ca me fait mal au coeur de voir ce qu'est devenu ce boulot.
Certes le numérique y est pour beaucoup, c'est même le principal responsable de cette évolution ; tout ceci avec comme vecteur ultra-puissant, le net. Je suis comme vous convaincu que la photographie y a perdu beaucoup de superbe et de culture proprement dite.
Certes, cette perte de culture est grande et peut être sera-t-il trop tard si nous nous réveillons un jour. Mais je serais carrément enclins à extrapoler cette perte culturelle à l'ensemble de notre culture. je ne pense pas que tout ceci soit réellement le propre de notre art. Toute la culture est en train de s'effondrer vers le culte de la vitesse, de l'immédiateté. Nous avons le résultat immédiat pour tout, nous ne savons plus attendre, élaborer, réfléchir, envisager... on shoot et puis on vois après...
Toutes ces raison me poussent de plus en plus à retourner au moins la moitié de mon temps vers mon labo noir et blanc qui prenait la poussière pour ne pas perdre ces sensations, cette élaboration d'une photo. Certain prennent cela pour une façon de se mettre un handicap... je prends cela plutôt comme un moyen de ne pas perdre de vu de ce qu'est la naissance d'une image, vue, rêvée, produite, réalisée...
Bien évidement je peux faire cela... parce que je suis amateur... et je regrette franchement de voir qu'aujourd'hui comme vous l'évoquez dans votre article, l'amateur est 10 fois mieux loti que le pro. Que toutes ces difficultés que l'amateur surmonte (ou non) sans pression, soient devenues les principaux problèmes du métier ; alors que les principales préoccupations devraient être sur l'élaboration de l'image elle même, le photographe pro se retrouve noyé de force dans un cyclone de tâches obligatoires et completement improductives...
Dommage, mais restons optimiste, peut être la photographie est elle comme un phénix et revivra elle de ses cendres... en attendant on est en plein dans l'incendie...
Amitiés
Posté par Vincent Perret — 06 Jan 2010, 09:24
Comme vous, je pense que la baisse de niveau artistique n'est pas propre à la photo. C'est évident en littérature. À mon avis, il y a au moins deux causes. La première est le passage du manuscrit au clavier, qui a permis de reprendre cent fois son texte et donc dispensé de le mûrir. La seconde est le commerce, qui conduit à propose surtout des livres prémâchés.
Il subsiste des bonnes choses mais on a assez peu de chance de tomber dessus, si par bonheur ils sont édités (auto-édités de plus en plus souvent).
Il est probable que la même chose arrive en photo mais nous avons un avantage : il est facile d'exposer et donc possible de rencontrer son public.
Je vous remercie de votre long et intéressant message.
Posté par Didier Vereeck — 06 Jan 2010, 19:42