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PHOTO NATURE : L'ÂME DE LA TERRE

[Composition] L'abstrait et l'abstraction, c'est tout à fait différent !


              
 
À gauche, deux photos résultat de la construction d'un monde, à droite deux photos résultat de recherche esthétique, opposition illustrant la différence entre abstraction et abstrait. On note malgré tout une certaine similitude dans la composition, preuve que les deux approches se nourrisssent mutuellement. Clic/agrandir.

Je constate que l'abstrait en photo a de plus en plus la cote, au moins sur les forums, et un peu en expositions. Il ne franchit pas encore la barre du grand public et donc pas celle des magazines et très peu celle des livres mais le progrès dans l'acceptation et l'intérêt pour l'abstrait est évident.

De plus en plus de photographes revendiquent le terme « abstrait », y mêlant graphisme, recherche esthétique, abstraction proprement dite. Je souhaite attirer l'attention sur la différence pour moi fondamentale mais méconnue entre ces termes.

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L'abstrait est, l'abstraction est volontaire

L'abstrait est le résultat et l'abstraction est le processus. Abstraire signifie « enlever de » ; la réalité étant infinie, toute représentation est déjà abstraite en soi, c'est-à-dire qu'elle est une toute petite partie de la réalité. Toute représentation est donc abstraite, mais est-ce une abstraction ?

La clé de distinction est très simple : y a-t-il choix, recherche ? Si c'est oui, il y a un processus et il s'agit donc d'abstraction. Le photographe a choisi d'enlever un certain nombre de choses de la réalité pour construire autre chose. Il l'a choisi volontairement, du moins en grande partie, dans le but d'aboutir à une représentation telle qu'il l'imagine.

Le processus est évident pour un peintre car il part d'une toile vierge, il construit donc son abstraction. La photo est fondamentalement différente car elle part au contraire de l'existant, et l'auteur qui le souhaite doit enlever une à une les choses.


Les outils de l'abstraction

Chaque focale élimine à elle seule des pans entiers de la réalité, et fait donc automatiquement le travail d'abstraire. Si le photographe est passif, qu'il utilise une focale simplement pour s'approcher ou s'éloigner, il n'y a pas de processus.

La focale est en fait le rapport d'agrandissement et plus il est élevé, plus des éléments sont enlevés de la réalité, le plus évident étant avec la macrophotographie (c'est encore plus marqué en microphotogrpahie, mais elle est moins pratiquée).

Il y a de plus en plus d'adeptes de la macro, qui sont fascinés par les merveilles que la nature offre. Certains veulent représenter quelque chose, une fleur ou un insecte, par exemple, et éliminent ce qui trouble la perception du sujet. Leur processus d'abstraction est inconscient et se limite à la valorisation du sujet (ce n'est pas une critique, car c'est loin d'être évident).


La recherche esthétique

D'autres vont un peu plus loin vers l'abstrait par une recherche esthétique, la quête des jolis fonds flous et de l'harmonie des couleurs, ou d'un graphisme propre à remplacer l'intérêt pour le sujet par un intérêt pour la photo. La recherche est louable mais là encore, il ne s'agit pas d'abstraction car le but n'est pas l'impact de l'abstrait, mais l'impact esthétique.

De plus en plus nombreux sont les photographes intéressés par les matières, et j'en fais partie : bois, roche, et surtout glace. Ils font, d'après eux, des photos abstraites, souvent fort joliment, et recueillent beaucoup de compliments. Pourtant, la plupart du temps, leur démarche photographique n'est pas différente de celle l'animalier ou du photographe de fleur : il s'agit de représenter quelque chose (ici une matière), d'une façon plus ou moins esthétique.

Le résultat est parfois excellent, et apprécié. J'attire simplement l'attention sur le fait qu'il ne s'agit pas d'abstraction mais d'abstrait.

En effet, la photo est abstraite mais il n'y a pas de processus conscient pour construire autre chose par la force de la pensée. Autrement dit, la macro, qui montre un monde qu'on n'est pas habitués à voir est en soi abstraite, d'autant plus que les limites de l'optique (profondeur de champ) et le fait que les photos soient en deux dimensions renforcent la part d'abstrait ou d'insolite.

Car en fait il s'agit surtout d'insolite, parfois d'esthétique. Le photographe montre de l'abstrait qui existe déjà, mais qui n'est visible que dans certaines conditions. Quand je suis méchant (face à quelqu'un qui s'en gargarise) j'appelle ça photocopier le réel.


Construire un monde personnel

À l'inverse, l'abstraction consiste à chercher, tant dans la nature que par la manière de photographier et en utilisant les particularités techniques, à construire un monde personnel qui le plus souvent vient de loin et a mis du temps à émerger.

Au fond, il est normal qu'à mes débuts j'ai nommé mes photos art abstrait naturel : j'étais dans la phase photocopie du réel, les « c'est beau » (esthétisation) et les « montrer ce que les autres ne voient pas » (ce qui soit dit en passant est le propre de tout photographe).

Puis à force d'en faire, et surtout à force de mener ma démarche intérieure, je ne me suis plus contenté de voir et de montrer de « belles macro », du « graphisme naturel » ou de la photo de matière, je suis devenu véritablement acteur de mes photos.

J'ai alors éliminé impitoyablement des centaines de photos qui pour moi n'apportaient rien. Je le regrette quelque peu car j'ai constaté que celles que je n'ai pas éliminées se vendent mieux que celles issues d'une démarche d'abstraction, j'aurais donc dû tout garder, au moins pour vendre. Normal, le public est sensible à l'esthétique mais dérouté par l'art.

Parler d'abstraction, c'est bel et bien parler d'art, c'est-à-dire de construction personnelle.

Voilà pourquoi je revendique désormais le terme abstraction et que je délaisse peu à peu le vocable abstrait, selon moi par trop passif et ni plus ni moins qu'une simple représentation du réel à un rapport d'agrandissement inhabituel.

À vous de voir ce qui vous intéresse le plus, entre une approche esthétique illustrative (la « belle » photo) ou une recherche et une construction pas forcément esthétiques, avec bien entendu tous les intermédiaires.

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Commentaires

  1. Est-ce que l'on peut exprimer une demarche avec une image - ou bien est-ce qu'il en faut plusieurs? Par exemple, une image sera abstraite, mais une serie pourrait elle exprimer la demarche d'abstraction? J'ai bien ma petite idee et puis la question est peut etre saugrenue; je veux juste partager ce que votre post m'inspire comme reflexion.

    Posté par Emmanuel — 29 Jan 2010, 01:53

  2. En fait, ce qui est abstrait est le résultat, et à l'extrême on peut dire que par définition, toute photo est abstraite.

    Ce qui compte pour statuer est donc la démarche, et en effet, dans une série, on peut avoir une photo assez classique, qu'on va vendre car elle plaira, et une photo aboutie, qu'on va exposer sans forcément arriver à la vendre.

    Posté par Didier Vereeck — 29 Jan 2010, 10:51

  3. Merci pour votre reponse.

    Posté par Emmanuel — 29 Jan 2010, 12:36

  4. C'est drôle, car j'aime beaucoup les photos abstraite, mais j'aime les regarder, mais je n'aime pas les faire !

    Peut-être parce que je ne suis pas le bon cheminement ?

    En tout cas encore un bon article.

    Posté par darth — 29 Jan 2010, 22:36

  5. Le cheminement, y en a-t-il un ? À part le fait de ne faire que ça quand on le fait, car on ne peut pas regarder à plusieurs échelles en même temps, je ne vois pas.

    On ne peut pas partir glaner de l'abstrait comme on peut faire avec d'autres photos, il faut ne faire que le chercher.

    Posté par Didier Vereeck — 31 Jan 2010, 19:32

  6. bonjour didier,

    je m'y perds un peu, mais j'aligne plusieurs verbes l'un à coté de l'autre....

    abstraire, extraire, filtrer...
    la signification que tu donnes à "abstraire" me fait penser à extraire... de la réalité d'une scène nature (ou de concert) j'extrais tels éléments pour les mettre en exergue....
    dans mon langage habituel (lié à ma profession) j'utiliserais pour cela filtrer.... notre regard, notre compréhension des choses, nos lectures des phénomènes passent toujours par les filtres de notre subjectivité.....
    et on bien d'accord au final, l'abstraction est le cheminement.... (et là, on a les orientaux qui nous tombent dessus pour nous dire que "le chemin est le but"....
    que c'est compliqué tout ça.....

    Posté par jean-luc — 02 Fev 2010, 14:00

  7. Bah oui c'est tout à fait ça.

    Abstraire, vient au 14e siècle par adaptation de extraire, ab et trahere. De « enlever en tirant » on passe à « enlever d'un ensemble par la pensée ».

    Je ne l'ai pas remis car je l'avais mis dans un autre article (sais plus lequel).

    À noter que abstraction signifiait au départ « enlèvement d'une femme »…

    Posté par Didier Vereeck — 02 Fev 2010, 14:24


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